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Les amies

À travers le travail, j'ai noué des amitiés solides. L'ambiguïté même des liens où s'amalgament la passion mode et le rapport amical n'a vraiment jamais été un problème. J'aurais d'ailleurs, au moindre malaise, couper le nœud avant que la situation ne devienne inextricable. Un jour, au Liban, mon père a déclaré que si je n'étais pas la plus belle j'étais drôlement intelligente et qu'il fallait, comme mes sœurs, que j'aille au Canada. Ce jour-là, j'ai cessé de vivre un cauchemar et j'ai amorcé le second volet de ma vie. Le mauvais rêve, toujours le même, une routine armée : tous les dimanches, recevoir la famille au grand complet, faire la belle et l'avenante, faire fi de la mauvaise foi et des humeurs méditerranéennes, rendre le sourire aux sarcasmes, l'amabilité à l'impatience et parfois à la vulgarité... La seconde partie de ma courte vie tenait dans une obligation : créer des liens et dans une volonté : faire autrement. Aussi, ma nouvelle famille est-elle vite devenue une bande d'amies libertaires, ouvertes d'esprit, critiques et rigolotes.

Je les aime toutes. J'aime leurs différences, leurs similitudes, le fait qu'elles sont ce qu'elles sont : impulsives, explosives, joyeuses, enflammées. Pas d'air de papier mâché, pas de second violon, de second couteau, que des premières de bande, à fortes doses et à grande vitesse.

Elles arrivent souvent en même temps, elles s'amusent, s'arrachent ou s'échangent les vêtements. Elles rigolent : une cour d'école où il n'y a que des grandes. J'aime leur je-m'en-foutisme, leur indifférence taquine et sereine. J'aime leur fidélité, leur empathie, leur facilité à se confier et à écouter. Elles dépensent une telle énergie pour leur travail, leur famille ou leurs amours qu'elles doivent se recharger, se survolter. L'arrêt à la boutique leur tient lieu de chemin de Compostelle, de montée des marches de l’Oratoire, de pèlerinage à La Mecque ou au Mec. La cabine d'essayage est une sorte de tente à oxygène : elles y laissent vêtements et stress, se gonflent à bloc et se détendent à fond. Un hammam sans eau et sans vapeur. Ici, leur liberté vestimentaire, leur excentricité, leur audace se dégagent du champ de tir du milieu de travail, de la famille, du mari, du chum ou de l'amie. La respiration est naturelle, inventive de nature, créatrice et exubérante.

Le souper anniversaire de la boutique constitue un bel exemple de cette dynamique particulière qui allie négoce et amitié. J'ai tellement rêvé de cette fête que je n'arrivais pas à arrêter une date. Je reprenais constamment les préparatifs, je changeais de restaurant, de menus, j'avais le tournis à force de modifier le nom de mes amies sur les cartons représentant les tables, j'étais incapable d'aligner trois phrases pour la présentation de la soirée, j'annulais tout avant d'avoir commencé. J'aime construire, attendre le bon moment. Je crois en la lenteur des choses. Mais là, je n'avais plus la tête à rien. Nicole m'a attendue une grande partie de la journée que nous devions passer ensemble, Céline a pris seule le déjeuner que nous devions partager. Je consacre quelques heures semaine à mes rendez-vous personnels : coiffeur, manucure, massage... Les semaines précédant la fête, j'avais pris tous mes rendez-vous à la même heure. Puis, un jour, tout s'éclaira : la date s'imposa, les premiers coups de téléphone confirmèrent la disponibilité des invitées.

Je retrouvai mes amies ce soir-là à Via Roma. Quatre grandes tables avaient été disposées en carré sous l'immense verrière. La luminosité conjuguée de la rue et du ciel créait une atmosphère chaude et chaleureuse. Mousseux et amuse-gueules permirent à toutes de se retrouver et d'échanger sur la vitalité et l'exubérance de leurs tenues. Je les ai remerciées de leur appui vigoureux, de leur fidélité indéfectible et de leur robuste et costaude amitié. Je leur ai dit qu'elles étaient au-delà du rêve qui meublait mon imaginaire d'enfant sur le balcon d'un haut immeuble d'Aschrafie. J'étais fière d'elles, de moi, de ce projet que j'avais réalisé avec une énergie indéfectible. Puis, je les invitai à amorcer ce joyeux et convivial repas. À table, elles ont de l'âme, de l'allant et de la retenue. Flamboyantes dans leur bonheur, timides dans leur malheur. Fières d'elles, de leur look, elles sont, pour moi, tellement plus que des clientes. Je les ai connues jeunes, elles franchissaient le cap de la trentaine. J'en ai maintenant plus de soixante. J'ai voulu que cette fête marque notre parcours commun, notre recherche pour échapper à l'ennui, au conformisme, au plan de carrière et de retraite. Une volonté de vivre maintenant, d'assumer nos choix, de croire en l'avenir, de reprendre toujours plus loin qu'on avait laissé.

Le 29 juin, éternelle !

Parfois on me cherche, toujours on me trouve. Parfois on vient à la boutique juste pour se rassurer, pour confirmer que ce que l’on croyait est vrai : « Tu es toujours là, Fari ! Je le savais! » Me croit-on morte ? Pense-t-on que j’ai passé la main ? Que je me suis établie pour toujours en Alaska ? Arrêtez de croire que demain je vais prendre retraite et petits enfants. L’une ne me dit rien, les autres sont déjà grands. Ma santé ? Comme disait Dac, on se fait à n’être jamais malade. Ma tante a 99 ans, toujours rieuse et active. Sourde me dites-vous ? Ne pas vibrer aux bruits du monde s’impose dans les pays en guerre…

Quand on me demande ma date de naissance, je dis : le 29 juin, éternelle ! Il paraît que ça n’entre pas dans les formulaires. Toujours en retard, l’informatique ! C’est parce que je suis très présente que j’aime bien avoir de vos nouvelles. J’ai récemment reçu un courriel de Lucie qui a partagé quelque vingt ans plus tôt ma passion pour les vêtements. La lecture des textes de ce blogue avait fait surgir en elle les souvenirs de ces années folles. Mais vous ? Jouez-vous toujours dans ce rêve où vous étiez la plus belle, la plus vive ? Avez-vous rencontré l’homme digeste et soluble ? Le prince d’Hawaii à l’âme vagabonde ? Peut-être êtes-vous entourée d’une fournée d’inconnus, d’une flopée d’enfants ou de quatorze amants ? Votre meilleure voisine a-t-elle piqué votre meilleur mari ? Êtes vous de celles qui consolent le veuf et l’orphelin ? Avez-vous pris le premier avion pour Rio ou le dernier train pour le centre-ville ? Vous êtes-vous replié sur les terres familiales ou naviguez-vous au gré des conventions et des congrès ?

Depuis l’ouverture de la boutique en 1983, j’ai rencontré tant de femmes incroyables, folles, ambitieuses, amoureuses finies et insatiables, assoiffées ou rassasiées, femmes de courage et de volonté, femmes brisées et blessées, femmes pour qui la mode c’est aussi la vie, toujours la vie ! Que de visages dans ma mémoire pourtant fragile, que de regards et de silhouettes dans mon patrimoine vital. Des noms qui surgissent à l’improviste, des noms qui jaillissent de conversations impromptues et déviantes, une mine dont l’or surgit au hasard. Celles dont la vie s’ouvrait sur le bonheur ou sur le malheur, celles qui avançaient malgré les obstacles, qui s’inventaient des scénarios pour faire diversion ou pour raviver le désir. Vous qui passez pour me voir, vous toujours présentes, vous qui me saluez et me souriez, sachez que je vous le rends bien et que je suis toujours là, toujours là aussi mon mari, mes enfants, mon chat, mon chien…

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