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Les beaux lundis

Les dimanches ont tué les lundis. Avant, le dimanche traînaillait et le lundi était en charrette. Avant, il y avait de beaux dimanches : la programmation tout entière consacrée à la vie familiale : grasse matinée, lecture du journal, petit déjeuner, messe ou sorties, repas, farniente et, à la télé, les Beaux dimanches. Puis, le septième jour s’est fait marchand : les commerces ont ouvert leurs portes, Radio-Canada a remisé les émissions culturelles et La Presse a sabré l’édition dominicale. Que faire du lundi quand il n’y plus de dimanche ? Un peu perdu sans son faire-valoir, il devenait un jour comme les autres. Les semaines perdaient leur césure ; le lundi, son identité.

Cette année pourtant, le lundi s’est acheté une conduite. Fait main, taillé sur mesure, il s’est trouvé une niche, un créneau. Il est devenu le jour des rencontres, des confidences. Stimulé par la nécessité de changer d’air et de look, il a comblé un besoin de parler, de se confier. Je parle maintenant de mes beaux lundis.

Une belle rencontre

Un début de semaine incroyable ! Je le lui dois. Quand elle a franchi le seuil de la boutique, son regard m’a captée. Un regard qui porte, qui va droit devant, tendu comme un javelot. La voix pulsée, ferme et chaude. Une belle grande femme au contact franc, direct. Elle cherchait un pantalon aux jambes larges. Alors que toutes, dans cette décennie, réclament le legging, le collant, le jean qui moule, qui révèle des fesses de vénus callipyge, elle, elle exprimait un besoin simple, formulait une demande claire et nette. Je savais qu’il ne fallait pas chercher à modifier son choix. Je proposai un pantalon de lin : une belle tombée, liée à la fraicheur du tissu. J’ai été surprise par cette satisfaction qu’elle manifestait comme celle qu’une athlète éprouve à réussir un bon jeu. Elle était tout heureuse de constater l’aisance que la coupe permettait : le genou glissait comme sur une vague, le mouvement s’accomplissait, fluide et assuré. Assise ou debout, le pantalon libérait le mouvement, garantissait la mobilité.

Elle m’expliqua ce ravissement. L’hiver elle avait glissé sous un autobus. On avait dû lui amputer une jambe, elle portait une prothèse. Je l’ai observée, je l’ai suivie du regard : la démarche preste, allègre, altière. Aucune hésitation : le pas volontaire, la foulée élastique. L’accident, c’était du passé. Elle refusait d’adopter les codes des exclus, des prisonniers d’eux-mêmes, enfermés dans leur monde et vivant dans des univers parallèles. Son mari lui avait dit : «Tu as la vie. Tu as ton caractère; la jambe, c’est un détail. ›› Ainsi va la vie.

Elle m’a confié être réfractaire à la braderie des malheurs. Être allergique au radotage et aux plaintes. Elle a biffé, caviardé de son esprit, les mots liés aux bouchons, aux retards, à la pluie, au vent, à l’humidité, au coefficient de refroidissement et à l’indice humidex. Elle a la fierté bien jambée. Avec elle, le soleil resplendit en pleine nuit.

La sportive

Liette est un amour. Dans un monde imprévisible et chaotique, elle impose sa présence chaleureuse et stimulante. Son entrée dans la boutique correspond à une onde de choc. Son sourire échevelé, son regard étincelant et sa démarche assurée réconfortent toutes celles qui la croisent. Malgré la tempête économique, elle est toujours au rendez-vous. Son rire à l'emporte-pièce ponctue des gestes approbateurs. Elle dépose sur le comptoir un t-shirt et me rend un regard frondeur : « Fari ! Je suis en contrôle ! Total contrôle de mes achats ! » Elle parle de tout et de rien. Elle arpente la boutique et jette des regards tous azimuts. J'aime bien son affection brusque et impétueuse. Elle refait le tour des portants, décroche rapidement quelques cintres et laisse échapper d'une voix tonitruante : « Ça va mal ! Ça va mal ! Je ne suis plus du tout en contrôle ! Plus du tout ! »

Liette : prise deux

Mon petit-fils me donne un coup de main après son école. Il range et il fait les courses. Liette entre : elle veut un pantalon. « S'il te plaît, Nicolas, descends et prends un pantalon 44 sur le portant à la gauche de l'escalier ! » Quelques secondes après, il me tend un pantalon de très petite taille. À mon air hébété, il comprend qu'il a fait une erreur. Pour l'atténuer il dit timidement : « Mais c'est un 44. » II se trompe comme tous les débutants : il n'a pas tenu compte de la taille de Liette même s'il sait que la numérotation des grandeurs varie d'un pays à l'autre. Il voit bien maintenant que cette taille ne conviendrait qu'à une brindille. Liette se retourne lentement et regarde Nicolas droit dans les yeux : « Nicolas ! Je t'adopte ! Tu me vois vraiment comme je suis. »

Son rire débonnaire souligne à quel point elle est ravie qu'il ait cru que ce vêtement lui ferait. Il rougit en pensant qu'une mère lui suffit amplement.

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