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CIGARETTES, BONBONS ET...

Les résolutions, c’est comme les impôts : on n’y échappe pas. Que de résolutions on prend en une année ! Ne plus grossir, ne plus recevoir la famille, faire des exercices tous les jours, n’acheter que l’essentiel, ne plus accrocher de boules de Noël, ne plus acheter des dizaines de petites culottes, ne plus boire de l’eau en bouteille, rester éveillée durant tous les concerts de l’OSM, fêter le même jour la fête des mères et des pères, être gentille, aimable, courtoise même si le voisin lave son asphalte deux fois par semaine...

De toutes les résolutions, c’est celle de Chantal qui m’a le plus réjouie. Elle aime ses enfants avec candeur et leur voue une admiration enfantine. La mort de sa mère alors qu’elle était encore jeune l’a sans doute incitée à ce fertile transfert. Incapable d’arrêter de fumer malgré la ferme volonté d’y arriver, elle en parla ouvertement à ses enfants.

Son jeune fils de sept ans lui dit sur le champ : « Si tu cesses de fumer, moi j’arrête de manger des bonbons. » Elle ne pouvait recevoir d’encouragements plus généreux et désintéressés. Il bouda les guimauves au feu de camp, refusa gentiment les jujubes de grand-papa, regarda stoïquement les petits oeufs de Pâques, détourna le regard des sacs de réglisse. Chantal lui dit qu’il pouvait bien de temps à autre céder à la tentation. Il répliqua : « Pas plus que toi, maman ! » Difficile de tricher quand l’exemple vient d’aussi haut que trois pommes.

LES PERMUTATIONS

Aujourd’hui, comme hier et comme demain, c’est jour de crise économique. C’est la paralysie, le gel, la prostration. La rue Fleury se campe dans l’atmosphère d’une ville morte. Pas une auto devant la boutique, toutes les places de stationnement sont vacantes. Celles qui pensaient à leur retraite ont arrêté de penser, celles qui ont de jeunes enfants remisent leurs rêves et commencent à faire des provisions. Moi, j’attends. Très tôt dans ce métier, j’ai appris à forger ma patience. J’ai su attendre mes clientes sans pousser sur le bouton d’alarme. Je joue alors au jeu des permutations, forme marchande du jeu de patience. Je prends trois vêtements que j’aime particulièrement, mais je les choisis simples, à la limite, banals. Je tente alors d’imaginer mille et une situations dans lesquelles ils pourraient être portés. Je les mixe, je les conjugue, je les série en faisant varier l’âge, la taille, la race de celles qui les porteraient, en modifiant les contextes, les événements. J’écoute les commentaires de celles à qui ils sont destinés, leurs doléances, leurs suggestions ; je suis sensible à leurs réactions d’émerveillement, d’incertitude, de doute ou d’enthousiasme. J’ajuste, je biffe, je me reprends. Je varie les plis, les ourlets. J’ajoute des bijoux, des foulards. Je reprends à zéro, la musique à fond de train, presque en transe. Je parle à mon père, je lui dis mon bonheur, je partage avec lui ma réussite.

Alors, ce qui doit arriver arrive. Une cliente entre, accompagnée de son mari. Pour me faire sortir de mes élucubrations, elle me lance : « T’as pas de manteau pour moi Farida ! » Pour consolider son effet, elle appuie d’un : « T’as pas de foulard non plus ! » Je réplique, en riant : « Donne-moi une chance. »

Je suis déjà en pleine action, stimulée par mon jeu de patience. Elle reste surprise de mes propositions, de mes choix. Elle quitte la boutique heureuse, enthousiaste. Le mari aussi, satisfait de mettre fin à une longue journée de magasinage. Il parle de sa retraite à venir, mais m’interdit sur le champ de prendre la mienne. Je pourrais, mais seulement après un référendum auprès de mes clientes ; il fixe même le taux d’acceptation à 75% et offre de formuler lui-même la question. À ce rythme et à ces conditions, je finirai momifiée dans une cabine d’essayage.

J’essaie de reprendre le fil de mon jeu, mais Ghislaine entre. Elle a placé son mari dans un centre spécialisé. Il souffre de la maladie d’Alzheimer et perd ses inhibitions. Il accepte d’y rester parce qu’il dit y faire du bénévolat et y être essentiel. Une résidente cette semaine lui a soufflé un baiser de loin. Il est accouru pour l’embrasser et la cajoler. L’infirmière a éteint l’incendie d’un ton froid et l’a retourné dans sa chambre comme un enfant en punition. Hier, Ghislaine l’a amené au cinéma. Au beau milieu de la représentation, il a commencé à peloter la femme assise à côté de lui. Ghislaine est intervenue, l’a semoncé et lui a demandé de garder ses mains croisées et de regarder le film. Il a tenté d’expliquer à la dame qu’il ne pouvait pas la caresser parce que Ghislaine ne l’emmènerait plus au cinéma, mais son explication est tombée à plat, la femme ayant décidé de partir précipitamment. Quand Ghislaine quitte la boutique, une autre cliente entre, prête à participer à mon jeu. J’ai oublié la crise, la journée s’annonce bonne.

MA PETITE ENTREPRISE

En ces temps durs, j’ai toujours en tête l’ouverture de Ma petite entreprise :

Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Epanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait

J’ordonne une expertise
Mais la vérité m’épuise
Inlassablement se dévoile

Et mes doigts de palper
Palper cet épiderme
Qui fait que je me dresse
Qui fait que je bosse
Le lundi
Le mardi
Le mercredi
Le jeudi
Le vendredi
De l’aube à l’aube
Une partie de la matinée
Et les vacances
Abstinence

J’aime ses chansons azimutées qui, sans tout dire, laisse tout entendre.

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