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SUITE SANS FIN

En juin 2011 j’ai mis en place le site web de Collections 24. À l’onglet BLOGUE, j’avais intégré une série de chroniques qui dévoilaient certains aspects de la vie de la boutique. Vos réactions positives me laissent croire que leur lecture a fait naître autant d’intérêt que de plaisir ressenti à les écrire. J’offre donc un second ensemble de textes : SUITE SANS FIN. Bonne lecture.

Pour ceux et celles qui lisent à l’humeur, je propose des voies multiples dont voici le mode d’emploi :

  • Les coups de coeur
  • Les événements cocasses
  • Les faits ambigus
  • Les mauvaises cartes

POURQUOI S’EN FAIRE

Tournier rappelle cette anecdote. Quand on laissait entendre à Ray Charles que, pour un musicien, le fait d’être aveugle devait être affreux, il répondait que s’il avait été Noir en plus, cela aurait été bien pire. Quand on me dit que d’être de père palestinien a dû me causer beaucoup d’ennuis, je réponds : « Imaginez si, en plus, ma mère avait été juive ».

CLIN D’OEIL

J’ai le regard un peu flou de celle qui cherche une personne, une rue, une voie. L’hésitation ne dure qu’une seconde ou deux, puis mon regard devient une tête chercheuse, une flèche qui ne rate jamais la cible. Ce rythme double de la vision s’inscrit profondément dans la trajectoire de ma vie.

Jeune, j’avais le regard foudroyant de celle qui possède une vision parfaite. Je l’ai perdu dès mon arrivée au Québec. Pourquoi ? Parce que j’ai été séparée de ma soeur et qu’il a fallu réapprendre à voir : Odette était mon oeil gauche. Arrivée ici, je ne voyais que de l’oeil droit. À Beyrouth, on nous appelait les jumelles. À deux, nous possédions une vision super performante. Si parfois nous brouillions les cartes, nous ne perdions jamais la boussole. Nous bravions ensemble les chauffards, nous étions les héroïnes des rues affrontant les voitures indisciplinées, les camions fous et les chauffeurs de taxi hystériques. Nous étions les plus fortes, des fonceuses, des battantes, des téméraires. Nous ne reculions devant aucun défi : gravir les marches donnant accès à une citerne, plonger tête première, du haut d’une corniche, dans la Méditerranée, zigzaguer en pleine zizanie urbaine.

À Montréal, loin l’une de l’autre, j’ai dû tout reprendre à zéro. L’apprentissage fut long et nocturne. Je repérais toutes les embûches, tout ce qui pouvait me faire trébucher ou tituber, je retenais les angles morts, les points d’ombre et le mauvais oeil. La nuit je revoyais tout : j’apprenais par coeur les tracés et les plans. Je me percevais comme une aveugle. Je me forçais à tout voir d’un regard. Je dévorais d’un oeil l’espace, les attitudes, les angles. Longtemps, j’ai refusé d’en parler. Je subissais l’impatience des collègues de travail : « C’est là. Tu ne vois pas ! » Avec le temps, j’appris à saisir en une minute tout ce qui m’entourait, je devins habile à inscrire les lieux dans une perspective, à me déplacer à droite sur les trottoirs et les pistes cyclables. J’ouvrais enfin l’oeil, et le bon. Le geste dextre, le regard droit, j’assumais l’espace et ma relation à l’autre.

Un jour, je consolai une cliente d’une blessure sans gravité à l’oeil. Je lui confiai ce secret, plus pour l’aider que pour le partager. En lui parlant, je compris tout ce qu’il m’a fallu d’effort et de volonté pour ne pas mettre ma vie à l’ombre à cause de ce problème, pour esquisser des gestes simples et précis. Parfois, il me plaît à penser que c’est pour cette raison que j’ai toujours eu le geste large.

LA FELLAH

Mon père me surnommait la fellah, en arabe, la paysanne. Il avait bien raison, même si l’appellation me choquait. Il avait décelé ma secrète attirance pour ces petits propriétaires agricoles que je voyais monter vers leurs maisons juchées dans un recoin pentu. De loin, ils nous jetaient un regard furtif, bref, sec et dense. Ils suivaient des chemins qui serpentaient depuis des générations dans la montagne. Curieusement, ils sortaient presque toujours de leurs poches des papiers jaunis comme s’ils brandissaient des droits de propriété pour assurer leur présence. Il nous arrivait de nous arrêter, ils surgissaient devant notre auto. Mon père leur parlait, la tête sortie de la portière, la main agrippée au volant. Puis, il accélérait et je voyais par la vitre arrière leurs visages immobiles, leurs corps statufiés. Des nuits entières, leurs regards sombres et perçants surgissaient de mes rêves, se noyaient dans le mien et transformaient ma vision en kaléidoscope. Leurs corps si durs et si frêles dans ces vêtements lourds comme de la pierre, leurs corps têtus comme leurs bêtes, acharnés à gravir la montagne, attirés par le haut chargeaient leurs regards d’une telle intensité qu’ils m’effrayaient. Leurs yeux portaient, donnaient l’impression de percer le lointain, de couvrir l’Amérique. Je me disais qu’un jour, moi, j’irais dans ce continent capable de survolter ainsi les regards.

La plus jeune de mes filles a ce regard dense et buté. Un regard de nomade capable de saisir le chemin, sûr de sa route. Elle a traversé mes désirs, mes voyages, mes errances. Indifférente, comme incapable de s’attacher. Ma boutique ne lui était de rien. Un lieu parmi d’autres, un arrêt vers d’autres espaces. Elle était toutefois présente, mais son attirance allait à sa mère, non à son travail. Elle pouvait être très près de moi, presque scotchée, mais refusait tous les vêtements que je lui offrais, était rébarbative à tout ce qui, de près ou de loin, relevait de la mode. Une fellah intéressée aux animaux de toutes sortes : chiens, chats, chevaux. Écuyère, elle projetait cette image d’équilibre, de solidité, de force. Elle s’est laissé attirer par le monde de la finance, de la gestion, en y injectant son goût de la réussite, de la compétition et cette farouche volonté de tracer seule son chemin. Un bureau sans fenêtres pour favoriser la concentration, des études universitaires en gestion et en droit pour conforter sa maîtrise des dossiers, une présence chaleureuse et une gestuelle cassante pour inscrire la distance nécessaire à une saine respiration. Adolescente, elle se promenait avec une souris et affichait fièrement, au bas des reins, un tatouage en arabe signifiant La force. J’avais alors tenté de lui faire valoir que, sur les plages américaines, un tel signe pouvait disconvenir. Elle m’avait alors affirmé : « De quoi tu parles ! J’ai d’autres pays à explorer. » J’aime autant cette fellah que ma propre vie.

Dès son plus jeune âge, elle m’a suivie à la boutique, les clientes la connaissaient bien, les employées l’aimaient. Disponible, dure au travail, elle n’était pas menaçante : la boutique ne l’intéressait pas. Toujours prête à m’épauler, à m’encourager, elle était fière de ma réussite, elle m’admirait et le laissait entendre à tous. Quand elle a commencé à travailler dans le monde financier, elle réservait toujours trois ou quatre jours de congé, malgré ses études, pour être présente lors des foires commerciales : elle savait l’immense énergie que draine cette activité marchande et la difficulté de trouver des jeunes efficaces et capables de résister à cet effort physique soutenu. Elle s’occupait des portants et des tables sous les abris extérieurs, entrait avec les clientes, les accompagnait jusqu’aux cabines d’essayage et repartait aussitôt. Le geste généreux, la présence chaleureuse, d’une discrétion absolue, elle apaisait les tensions, créait un climat de travail serein et stimulant.

L’univers de la boutique ne vibrait pas à son diapason, mais elle me donnait ses heures libres, ses jours de congé. Ce don d’une partie de sa jeunesse a toujours forcé ma reconnaissance et mon affection. Malgré tout, elle a systématiquement imposé un non catégorique aux vêtements, aux bijoux et aux cadeaux que je voulais lui offrir. La fellah garde intacte son indépendance. La fellah assure, mais refuse la relève.

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