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Danse avec Bachir

Danse avec Bachir, documentaire d'animation d'Ari Folman sur le massacre, en 1982, des camps palestiniens de Sabra et Chatila, m'a bouleversée. Film de style bandes dessinées, il se distingue de Persépolis par un dessin aux traits moins enfantins, qui donnent aux personnages une présence opaque et écrasante. Il traite, avec une froide intensité dramatique, de l'émersion de faits troublants dans la mémoire de quelques soldats impliqués dans ces tragiques événements. La montée dramatique culmine au moment où tous les événements accèdent enfin à la mémoire et où l'écran est envahi d'images d'archives montrant, après la nuit de carnage, la sortie cauchemardesque des survivants sous le regard du jeune soldat qui assume la narration d'Ari Folman. Ce climax m'a fait craquée. J'ai pleuré à chaudes larmes. Le film m'a hantée pendant plusieurs jours me plongeant à nouveau dans la tourmente palestinienne. Je me suis dit que s'il fallait un tel processus, long, laborieux et souffrant, pour faire émerger de tels événements, on ne pouvait croire à la généralisation d'une réelle prise de conscience de ce qu'a été et ce qu'est encore l'existence des Palestiniens. Difficile, le lendemain, de retourner à la boutique, de parler avec mes clientes des tendances printanières, de la robe d'Isabel Toledo, de la fraîcheur de sa couleur herbe et citron, de tout et de rien.

L'unique

Ce matin mon mari est mort. Je l'ai trouvé bien drôle, j'ai failli, m'étouffer avec le reste de ma gorgée de lait. C'est bien vrai : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. » En fait, il a dû mourir il y a quelques jours puisque la chronique nécrologique ne paraît qu'aujourd'hui. Non ce n'est pas un pastiche de Camus, et mon mari n'est pas mort puisqu'il écoute religieusement ses nouvelles à mes côtés. Quelle idée aussi d'avoir un nom aussi commun. Je crois que c'est la seconde fois qu'il meurt. Avec mon nom, que dis-je, mon seul prénom suffit, rien de tel ne peut arriver : Farida. J'ai entendu et lu tellement de déformations de mon prénom (Faridas, Faribas, Fara...) que parfois, pour simplifier les choses, je dis m'appeler Mary. « Ah ! c'est vous Florida ! » Non ! elle est absente. Téléphonez demain, dans la matinée. Maintenant, on m'aborde chaleureusement d'un « Salut Fari ! » Lors de ses « nuits de scotch », mon beau-frère, exaspéré de voir mon cocktail éternellement plein ou égaré, me jetait un « rantanplan » bien senti pour souligner que j'étais aussi alerte pour retrouver mon verre que le chien de Lucky Luke pour dénicher les Dalton.

Mes fournisseurs, eux, affirment que mon nom circule dans tout le circuit de la mode. La F1 des prénoms. Et dire que je n'ai pas choisi ce prénom comme raison sociale. Non, j'en conviens, au tout début il n'y avait rien dans ces sonorités de très accrocheur. Mes sœurs se nomment Olivia et Odette, pourquoi alors ce prénom : «Farida » ? Pourtant, si le choix de mes parents m'a toujours tarabiscotée, je n'ai jamais hésité à donner fièrement la signification de ce prénom : l'unique.

Milou à Ahuntsic

Chaque petit tronçon commercial possède ses fous du roi, ses mascottes et ses illuminés. La rue Fleury ne fait pas exception. Leur apparition soudaine découpe le temps. Ainsi, la promenade d’un vigoureux Jack Russel annonce le début et la fin de la journée aussi bien que l’angélus d’antan. C’est le chien de mon amie Josée. Actif, expressif, ardent, on dirait un jeune taureau entrant dans l’arène. La tête rebelle, le regard qui dit toujours non, le corps en italique, c’est une des bêtes les plus têtues, les plus butées que j’ai connues : un âne branché sur le 220. Au bout de sa laisse, traînant son maître incliné vers l’arrière comme un piquet, il a l’allure d’un sens unique sur quatre pattes. La rue Fleury est son domaine : gare à vous, vous n’avez qu’à bien vous tenir et à dégager dare-dare le chemin. Jamais proche, toujours pressé, il taille son chemin comme un sillon, attention aux poussifs et aux poussettes. Le bras qui retient la laisse est en extension continuelle, Jack promène son maître. C’est la sortie de 5 heures. D’une assurance robuste, éveillé, toujours en alerte, sans peur et sans reproche, il s’épuise quand même. Au retour, il s’est vidé de toute son énergie, il a exploré tout son monde, a émoussé tout son intérêt : on doit le prendre dans nos bras et le ramener à la maison comme un enfant dans sa douillette.

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