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QUELLE MAGNIFIQUE JOURNÉE !

Nous avions loué un chalet au lac Libby pour permettre à Nicolas, notre petit-fils, de jouir d’un été qui s’annonçait sec et chaud. Meublé de façon rustique, il permettait à un jeune enfant de jouir de l’espace sans contraintes. Situé en surplomb, ses larges fenêtres donnaient sur une ouverture plein soleil qui portait le regard jusque de l’autre côté du lac. À gauche, une petite île dégageait, entre la rive et ses bords, un passage où les canots et pédalos se laissaient porter par le courant. Au bas de la pente abrupte, un long ponton permettait d’accoster le canot, de tendre la ligne à pêche et de prendre des bains de soleil.

Un matin, nous avons ferré de petites perchaudes que nous avons remises à l’eau sauf une. Nous avons laissé les deux fils de nylon pendre, les manches des cannes insérés dans un socle. À l’un d’eux, nous avons laissé la plus petite des perchaudes. Nous avons convaincu Nicolas, à son réveil, de tenter sa chance. Je lui remis la canne libre : il tenta à plusieurs reprises de dérouler correctement le moulinet. Je lui conseillai plutôt de laisser son fil descendre sous l’effet du plomb et de le remuer doucement. Il se découragea rapidement. Je lui suggérai alors d’essayer l’autre canne. Je la lui remis et lui demandai de donner un coup sec. Au bout du fil se tortillaient le poisson et la main du petit qui tentait de l’agripper. Son regard scintillait de joie et de crainte.

Un soir, vers sept heures, nous profitions de la fraîcheur quand un air anachronique roula dans le silence. Au même moment, un bruit qui ressemblait moins à de l’agitation qu’à des élans enfantins conforta la chanson qui s’étiolait. Le lac, toujours calme, s’agita d’un frémissement de fête. Le petit se mit à crier : « Le père Noël ! Le père Noël ! » À la proue, assis à califourchon, les bottes rouges effleurant l’eau, un gros bonhomme à barbe blanche vociférait pendant qu’un jeune homme tirait sur les rames à en dessouder les tolets. C’était notre premier contact avec le Noël des campeurs. Le lendemain, les voisins se plaignirent de l’été plutôt frisquet.

Durant ces semaines, je travaillais jusqu’au jeudi. Après, je me rendais au chalet pour la fin de semaine. J’offris à mon assistante, jeune Italienne prometteuse qui allait devenir mon bras droit pendant quelques années, d’occuper le chalet en début de semaine. Nous alternions ainsi travail et loisir. Un jeudi, je réussis à me faire remplacer et je décidai de me rendre au chalet en fin de matinée afin de partager avec elle le reste de la journée. Arrivée au chalet, je me dirigeai vers l’arrière pour gravir les marches qui donnent accès à l’immense galerie d’où on peut saisir du regard tout le lac. Du bas, je n’en percevais que la partie qui jouxte la petite île. Je remarquai avec étonnement que la petite voie d’eau qui sépare la rive de la berge de l’île était engorgée de pédalos et de chaloupes. Je gravis rapidement les marches. Sur le ponton, à sa toute dernière extrémité, ma belle Napolitaine prenait un bain de soleil, vêtue d’un bikini aussi flamboyant que minuscule. Ce maillot, si menu, avait eu l’effet d’une pesade. Quand elle m’aperçut, elle se releva lentement et me cria : « Quelle magnifique journée ! » Son regard imbibé de soleil dégageait cet air d’adolescente satisfaite et candide.

Comment aurais-je pu, alors, imaginer la vie tumultueuse qui allait être la sienne ?

LA DOC WELLBE

Aujourd’hui, je vais chez la docteur Wellbe. Sa carte de médecin affiche une caricature joyeuse. Un sourire plein été, débordant de chaleur, envahit ce petit bout de carton glacé. Toutes mes clientes la saluent. Elle les a accouchées. Elle connaît leurs enfants de la tête au pied, du plus petit au plus grand. Quand elle entre, ma boutique ressemble à un corridor d’ouragans. C’est ma F4 favorite : toute en force, en mouvement, mais toujours loin des côtes. Je n’aime guère que d’autres clientes soient présentes quand elle vient acheter. Je déteste que mes cabines d’essayage se transforment en cubicules de consultation. Que faire ? Sa seule présence donne à ma boutique un air de salle d’urgence. Elle a beau s’engouffrer dans une cabine avec plus de vêtements que pour l’année entière, elle n’échappe pas aux questions qui fusent par-delà les parois : « Penses-tu que je devrais ? », « Y a pas de danger, t’es sûre... », « Pourrais-tu quand même m’avoir un rendez-vous ? » Je les chasserais comme Jésus chassa les marchands du temple... Je ne suis pas sûre que la comparaison soit à mon avantage. Je leur défends de déboutonner plus d’un bouton, de relever le moindre pli de leur jupe, de sortir impoliment la langue. Elle vient, lors d’une de ses rares journées libres, choisir ses vêtements pour toute la saison. Parfois entre quatre ou huit appels de ses enfants ou de son mari. Parfois, à moitié nue, le cellulaire à l’oreille, elle jette péremptoirement : je dois quitter. Sa vie est un doux torrent agité.

Grande, belle, les yeux bleus, le sourire en hamac de plage, le rire solaire, elle affiche une générosité à toute épreuve. Dotée d’une énergie de terrienne, elle a voulu, au début de sa carrière, se créer une clientèle en milieu défavorisé. Après quelques années de pratique, elle s’avoua vaincue : soigner celles qui fument à la porte de la clinique alors qu’elles se savent atteinte d’emphysème, tenir tête à celles qui boivent et fument le ventre rond, tenter d’obtenir de l’aide pour ces adolescentes et obtenir refus sur refus... Parfois, on doit choisir. Choix déchirant : les décisions professionnelles minent souvent nos vies. Se sentir utile sans pour autant vouloir vivre la vie d’un docteur Julien ou d’un abbé Pierre. La générosité trouve toujours preneur. Un jour j’ai osé lui demander son âge : 32 ans. C’est moi qui, cette fois, lui ai donné des conseils. « Attention ! Tu es jeune, tu ne dois pas trop en prendre. Quatre enfants, ton travail : tu dois canaliser ton énergie. » Elle s’est mise à l’exercice, a créé un groupe de marche matinale : se sentir indispensable, redevable, afficher sa santé, c’était aussi tenir la maladie à distance. Elle respire la vie, mais son regard fébrile cille parfois de ce battement anxieux, presque enfantin. Dans ses yeux, toujours cette chaleur, mais déjà ce doute adulte. Une fébrilité heureuse et fragile. Une impétuosité ombragée.

Quant à moi j’ai un capital génétique exceptionnel. Je n’ai jamais vraiment été malade. Aussi, je n’ai jamais cru possible d’inscrire au livre Guinness l’utilisation de ma carte santé. Les deux fois où j’ai cru ma vie vaciller, l’empressement de cette jeune médecin m’a réconciliée avec la médecine. Elle a su saisir ma détresse, me réconforter et m’orienter dans les démarches à entreprendre. Déjà la maladie s’éloignait, l’hôpital aussi.

LA PASSION

J’ai beaucoup travaillé avec de jeunes adultes. Des filles qui affichaient la vingtaine souriante et victorieuse. Des battantes, des travaillantes, des bûcheuses, mais aussi des velléitaires, des rêveuses, des indécises. J’ai toujours fasciné celles-là. Mon caractère fonceur, énergique, exerçait sur elles une force d’attraction. Sous le mode confidence, elles me disaient admirer ma passion. J’ai toujours éprouvé beaucoup de réserve pour ce vocable, plus encore pour ce qu’il représente pour les jeunes. À une époque où il faudrait de la passion pour tailler un crayon ou pour nouer ses lacets, j’hésite à utiliser le terme.

Je ressens toujours un malaise quand un chanteur, un comédien, un journaliste, un politicien propose à tous ces jeunes de dénicher une passion, de trouver cette voie salvatrice qui fera de leur vie une réussite exceptionnelle. Impossible d’aborder la rigueur dans le travail, la ténacité, la persévérance, l’effort sans que la passion serve de moteur.

Moi, j’aime que les jeunes adultes manifestent de l’intérêt pour divers domaines. Suffisamment d’intérêt pour qu’ils puissent approfondir une vision éclairée et critique de la vie. Que cette démarche débouche sur la passion ou qu’elle s’y alimente reste pour moi exceptionnel. Je ne crois pas qu’il faille proposer l’exceptionnel comme façon de vivre. Pour que la passion s’insurge dans la vie, il faut déjà une intensité, un manque, un appel, un désir d’abandon, d’absolu. Je préfère que les jeunes restent près de leurs désirs, disponibles, intraitables, ouverts. Il me suffit qu’ils construisent laborieusement leur expérience, que les sédiments de leur vie enrichissent progressivement leurs rêves, ouvrent des voies, s’ouvrent au travail, à la ténacité, à la persistance. La passion, cette baguette magique que l’on agite frénétiquement ne fait apparaître trop souvent que de tenaces désillusions.

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