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L’ENNUI

Certaines attitudes de fuite ne relèvent pas de la débâcle ou de la débandade. Elles sont des moteurs qui carburent à l’énergie lourde, qui brûlent tout ce qu’elles touchent. L’ennui m’a aiguillée vers des voies rapides où l’on roule à fond sans jamais regarder derrière. Je suis sortie d’une enfance ennuyeuse et ennuyante avec un tel appel d’air que seuls le marathon ou le saut en parachute auraient pu le combler.

L’ennui m’a fait tourner à gauche quand il fallait enfiler à droite. Il m’a éloignée des réunions familiales, des rituels religieux, des bancs d’école et d’église, des horaires et des ornières. D’instinct, je dis non à tout ce qui a son odeur, son rythme et ses couleurs.

Ma boutique a été ma réponse à cette atonie. Une porte toujours ouverte : plus de rencontres en une journée que dans toute une année de cette enfance claustrophobe. Un dialogue constant, souvent irrévérencieux, drôle, loufoque, absurde. Parfois intime, timide, d’une tristesse partagée, d’un espoir ténu. Mais jamais ces silences lourds, cachottiers et moralisateurs.

Avant cette voie royale, il y eut des chemins de traverse, des attitudes gauches qui menaient à des voies d’évitement, à des aiguillages ludiques. J’entrais dans une réception à l’occasion d’un mariage, j’y passais quelques heures à la recherche des personnes que j’aurais dû y rencontrer avant de prendre conscience que ce n’était pas la bonne salle. Mes enfants revenaient déçus de la première journée de classe : leurs amis étaient déjà rentrés depuis une semaine. Je rentrais bredouille à la maison, à 4 heures du matin, mon vol pour le Mexique ne partait que le lendemain.

Longtemps les dates et les heures ne m’ont rien dit : je marchais avec la lumière, les ressemblances et les itinéraires approximatifs. Toutes mes déroutes constituaient un puissant antidote à la routine et à l’ennui. J’étais dans un état constant de déséquilibre. Je déstabilisais la terre entière afin de pas être celle qui meurt d’ennui. Ma vie était un aéroport. J’étais toujours en transit : mes arrivées n’avaient de fin que mes départs.

SKINNY

Élisa a le sourire transatlantique, quand elle entre dans la boutique, je crois toujours qu’elle m’apporte un cadeau. Le regard vif, l’émotion fébrile et feuilletée, elle recherche toujours des vêtements imprévisibles. Tout en douces rondeurs, elle favorise la dentelle, les volants et le girly. Cependant, Suzy réussit toujours à préserver son look jeune fille, son air d’insouciance heureuse. Aujourd’hui, Élisa a l’humeur expressive et le regard bavard. Elle veut une tenue... Je crois deviner et je lui dis: « Viens voir, c’est pour toi. Essaie ces morceaux, tu verras, tu seras magnifique ! » Elle les regarde attentivement, laisse le silence envahir l’espace, se tourne vers Suzy et précise sa pensée : « Suzy, I don’t want to look beautiful. I want to look Skinniiiiiiiinny ! ! ! »

VACHE SACRÉE OU SACRÉE VACHE

Celles qui suscitent des problèmes, qui vous taillent des croupières, vous cherchent noise ou vous enquiquinent sont fort nombreuses. Que faire ? Je n’ai de conseils à donner à personne. Je suis une éponge. Les remarques assassines m’assassinent ; les atmosphères floues et houleuses me noient. J’ai pourtant la réplique à cran d’arrêt, le propos acerbe musclé. Je ne peux contrôler les réflexes hérités de mes autres vies. J’ai été, j’en suis sûre, une vache. Mon père dirait une vache sacrée ; ma mère, une sacrée vache. Je rumine toutes les remarques chiendents, toutes les attitudes chardons, tous les non-dits carnivores. Je veille jalousement sur les miens, et leurs problèmes sont les miens. De toute évidence, l’enseignement n’était pas ma voie royale. Cette propension à la mastication, cette macération obsessive sont toutefois contrebalancées par de saines attitudes. Je verse, par exemple, de chaudes larmes même pour les concurrents de Ma maison RONA ou pour les invités de La petite séduction. Quelle est la source de ces comportements ? Elle puise son eau souterraine dans cette enfance marquée par la fuite de Palestine, par le départ de ma mère quand j’étais encore enfant et par la pensée carcérale de la famille de mon père. J’en doute parfois quand ma meilleure amie me dit ressentir les mêmes frémissements émotifs.

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