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CETTE ÉTOILE FILANTE

En cette fin d’après-midi, elle vient à la boutique reprendre son souffle. Elle vient reprendre une part de cette vie qu’elle a maintenue viable jusqu’à la fin. Elle travaille depuis des années aux soins palliatifs : chaleureuse, volontaire, espiègle. Elle me raconte. Un octogénaire qu’elle suit depuis près d’un mois glisse sa main sous la manche de son chemisier : « Je peux vous demander quelque chose ? » Difficile de dire non, mais à quoi s’attendre ? « Voulez-vous être mon flirt ? » Elle lui sourit et l’embrasse sur le front. Les yeux du vieux s’illuminent. Le lendemain, le flirt a malheureusement manqué de souffle.

Quelques heures plus tard, Paule entre. Elle est venue avec l’espoir de me voir. Depuis son voyage en Italie, rien ne va plus. Ses muscles la lâchent, tout lui est douleur et angoisse. On lui a dit qu’elle pourrait demeurer définitivement alitée. Elle m’assure que, pour elle, le scénario ne finira pas ainsi. Elle prévoit d’autres fins, ça la rassure. Je lui fais voir qu’elle saute rapidement aux conclusions, que les ressources médicales sont profuses. Elle me sourit avec retenue. Elle dit toujours espérer rencontrer quelqu’un qui l’aimera, la protégera et l’aidera à passer à travers cette mauvaise histoire. Est-elle naïve ? incurablement romantique ? Non, elle y croit. Elle pense que ce bel, ce fol espoir est supérieur à celui d’aller au ciel ou de se réincarner. S’il ne se réalise pas, il n’aura pas été pour autant déraisonnable.

Ces rencontres témoignent de ce qui, dans la mode, est au-delà de la mode. Une énergie vitale traverse ce goût d’être quelque chose d’autre que son corps, d’être ce qui en vaut la peine, jusqu’au bout, malgré tout. Quelque chose comme une étoile filante dont on perçoit la beauté et la trajectoire même si on en connaît la fin.

SUZY

Suzy tient tout entier dans son prénom : volontaire, menue, sucré et sonore. Déjà dix ans que je partage avec elle mes ambitions, mes rêves, mes craintes et mes réussites. Au début, je n’ai pas cru que notre relation acquerrait une telle profondeur, une solidité et une loyauté pareilles. Progressivement, j’ai réussi à lui faire partager ma vision de la boutique : elle l’a intégrée et enrichie. Nous sommes maintenant inséparables. Durant la période d’achats, nos journées se conjuguent presque toujours ainsi : un coup de téléphone matinal, un rendez-vous chez un fournisseur tôt le matin, ventes, réception de marchandise, étiquetage, gestion, puis, en fin de journée, rencontre avec d’autres fournisseurs de 18 à 22 heures. À l’étranger, nous suivons, que ce soit à New York, Paris, Rome ou Toronto, un horaire d’enfer afin d’acheter le plus et le mieux en moins de temps possible. Nous tirons plus vite que notre ombre. Un tel rythme, cependant, met à rude épreuve les relations humaines. Il faut alors un liant qui permette d’en avoir. Je crois que c’est la vente qui a permis ce rapprochement.

Vendre, c’est performer, c’est croire que l’on peut capter l’attention d’une personne comme on peut soulever une foule. Quand j’entre au Centre Bell, au Métropolis ou à la Place des Arts, je m’attends à être transportée par le spectacle. Quand je reçois cette énergie, quand l’artiste atteint une intensité que je peux partager, je suis au septième ciel. Je ne peux alors rentrer, couper net, me retrouver seule. Je ne fume pas, je ne prends ni alcool ni drogue. Que faire ? M’y mettre ? Mes amies ont déjà voulu m’inscrire à un centre d’intoxication. La belle affaire ! Moi, je marche. Je marche jusqu’au petit matin pour retrouver un souffle modéré, pour retrouver, sous un autre registre, ces heures de motivation, d’anti-déprime, de stimulation.

Quand j’ai ouvert ma boutique, moi aussi, je voulais percer le mur du son, performer, c’est-à-dire me réaliser et communiquer ce point d’achèvement. Je vendais avec passion. À chaque vente, je ressentais cette impulsion qui me porte à applaudir lors d’un spectacle. Pendant des années, j’étais toujours partante, sur tous les fronts, dans toutes les dimensions. Mon équipe me regardait sidérée, estomaquée. Je ne voulais pas vendre, mais réaliser un exploit, faire que la cliente soit transportée, gonflée à bloc, atteigne un niveau de contentement qui efface la durée. Je sentais que j’étais seule, que ce mode de fonctionnement ne cadrait pas avec un travail vu comme un travail. C’est à ce moment que Suzy s’est intégrée à mon équipe.

Au début, elle me regardait, incrédule comme si je participais à une commedia dell’arte. Peu à peu, elle a décodé mon mode de fonctionnement, mon registre, ma tonalité. Doucement, elle a emprunté les mêmes sentiers, à sa façon, à sa manière. Elle laissait son empreinte, elle marquait sa trace, elle traçait son signe. Longtemps, elle s’est campée dans le rôle de diva, sûre de ses ressources, fière de son espace. Quand elle vendait, je ne devais pas la regarder, l’approcher de trop près, parler à la cliente : un écran de verre la séparait du reste de la boutique : Suzy et sa cliente, sa cliente et Suzy.

Je lui montrai, au fur et à mesure, que son attitude était contraire à la dynamique de la vente. Bien sûr, on n’introduit pas une novice dans le déroulement de la vente, mais nous deux, au niveau auquel nous étions, nous avions tout avantage à jouer cartes ouvertes, cartes sur table. J’acceptais avec empressement ses suggestions lors d’une vente ; peu à peu, elle se montra ouverte aux miennes : la cliente bénéficiait de l’apport de deux stylistes de premier plan. Elle constata progressivement les résultats de cette mise en commun, elle y prit confiance, elle y prit plaisir. L’équipe de haut niveau est une ressource inestimable, encore faut-il en tirer parti.

Cette première intégration en appela une autre. Comme toutes les compétitrices, Suzy est une solitaire. Affable, disponible, mais distante : elle met son intériorité sous réserve. J’essayai de l’apprivoiser : je tenais à lui faire voir que le contact avec la cliente allait vers un partage au-delà du geste professionnel. Je voulais qu’elle saisisse que l’artiste ne peut jouer constamment de la réserve, qu’il lui faut s’ouvrir, donner. J’espérais qu’elle goûte, comme moi, à la satisfaction de ces liens durables et forts qui sous-tendent la relation marchande. Son blocage était armé. J’essayai de lui faire partager son bagage culturel : être Arménienne était une richesse, pourquoi ne pas la partager. Non !

Nouvelles tentatives à propos de ses opinions. Lesquelles ? Politiques ! Sociales ! Elle n’en n’avait pas. Je lui reprochai son peu de contact avec la culture québécoise. Elle disait que le contact avec les Québécois lui suffisait. Ils étaient leur culture. Le reste n’était qu’un savoir scolaire et mondain. Je tentai la voie des émissions, des artistes préférées. Fallait voir, ça dépendait du moment. Je parlais des nouvelles du jour : elle n’était pas au courant. Toutes les portes, sauf celles du travail, étaient fermées. Comment partager 50 heures de travail dans un petit local et n’échanger que sur des enjeux professionnels ? Je commençais à être sur ma propre réserve.

Un jour, elle entra portant des lunettes libellules, des lunettes énormes qui envahissaient tout son visage. Tout heureuse, elle les porta sur le bout de son nez tout l’été. Les clientes n’en revenaient pas. Elle ne les enleva jamais, malgré les sourires, malgré les protestations. Je crois qu’elle dormait avec elles. Cette attitude de fierté, de bravade me força à passer outre mes restrictions, à m’engager plus à fond. Je commençai à aimer ce qu’elle était. Elle qui ne manquait jamais une journée de travail, qui se présentait toujours à l’heure ; elle qu’aucune tempête ne rebutait. Elle, elle a mis dans la balance ce qu’elle était, avec toutes ses qualités, et ce qu’elle ne voulait pas être. Elle me tenait tête, me forçait à respecter des horaires, des échéances. Elle me laissait faire ce que j’avais à faire, mais elle voulait des réponses claires, des directions éclairantes. Elle me laissait entendre qu’on ne pouvait pas toujours rêver, que la boutique n’était pas un bureau de crédit, qu’on pouvait exiger plus des autres membres de l’équipe, que la boutique n’était pas une garderie. Finalement, ce que je voulais, ce qu’elle voulait se fusionnèrent, se mêlèrent.

Dix ans plus tard, on travaille toujours ensemble, d’un même rythme, d’une même volonté avec nos personnalités et nos visions respectives. Maintenant, souvent nos ventes se croisent, s’entremêlent, visent la création d’un climat qui permet l’achèvement technique et le contentement émotif. Les clientes bénéficient alors d’un moment magique.

Les achats constituèrent un autre versant de cette dynamique particulière où nos choix respectifs s’intégrèrent à une vision d’ensemble. Nous discutions marques, tissus, styles toujours en fonction de notre connaissance de la clientèle, du marché. Nous tenions en compte l’état des lieux, mais également cette volonté de faire progresser la boutique, de l’inscrire dans un avenir prometteur. Le lendemain d’un voyage à New York ou Toronto, devant un café, nous mettions un point final à nos discussions. Suzy commençait à dessiner sa vitrine tout imprégnée de ce qu’elle venait de découvrir et, moi, je repensais la disposition des vêtements poussée par cette énergie que donne le contact vivifiant avec une autre ville. Le travail nous structure autant que nous le structurons. L’amitié aussi.

OUPS !

J’ai offert à mon mari un rutilant Mac grand écran. Je dois dire que jamais un de mes cadeaux n’a été reçu de façon aussi cavalière, et ce, dans une parfaite indifférence.

J’avais demandé à Michel, l’ami de ma fille, d’installer ce nouvel ordinateur dans le bureau de mon mari. « Je fais quoi avec l’ancien ? » II pouvait le ranger dans le garage et en disposer ensuite dans un centre de recyclage. Que le nouveau soit branché et fonctionnel m’apparaissait drôlement plus important. Quand mon mari entra dans son bureau, il faillit tomber en syncope. Plutôt que de goûter aux joies de ce nouveau Mac, il dit placidement : « Où est mon vieil ordinateur ? » C’est ainsi que cette chronique faillit avorter dans un obscur disque dur, dans le ventre pansu qui se cachait derrière un tout petit écran. J’appris en fait que tous les textes que j’avais écrits depuis une vingtaine d’années étaient stockés dans cet ordinateur moribond. Oups ! Je l’ai échappé belle.

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