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LES ACHATS : UN RODÉO

La durée de cette intense activité ne dépasse guère un mois et demi. Les achats constituent une véritable partie de poker. Ils définissent, un semestre à l’avance, le profil et la découpe de la saison à venir. De la dernière semaine du mois d’août à la fin septembre, j’achète toutes les collections printemps et été de la prochaine année. De la fin janvier au début février, même scénario pour les collections automne et hiver. Les achats se font à Montréal, Toronto, Paris et New York. Quand ils se déroulent à l’étranger, c’est toujours le marathon : départ le matin tôt, une nuit à l’hôtel et retour tard dans la soirée. Les enjeux sont considérables. Deux jours à New York ou à Paris représentent une somme colossale. Fébrilité, fougue et fatigue ; commandes, contrôle et climax. Une séance d’achats à la coterie new-yorkaise reste gravée dans ma mémoire.

Premier rendez-vous.

- Amal, on pourrait changer les poignets ?
- Tu ne vas pas commencer à jouer à la dessinatrice !
- O.K. On passe.
- Regarde ce chandail.
- Je regarde surtout le prix d’achat : 800 dollars américains.
- Magnifique ! Je l’adore !
- Bon. Tu en prends combien,
- Quelles couleurs as-tu ?
- Noir, brun, bourgogne, vert, prune, orange, marine, tu as le choix.
- Je l’aurais aimé en jaune...
J’étais pour cette fois la cliente. Personne ne parlait. Il faut déstabiliser ces jeunes louves à la mémoire vive qui doivent faire monter la mise.

Deuxième rendez-vous.

Je sais trop bien que c’est la cour des grands : une salle de montre ultra- chic, quelque cinq cents unités toutes présentées en cinq ou six couleurs différentes. Jeunes modèles prêtes à essayer pour faire valoir l’effet. Déjà plusieurs acheteuses sont à l’oeuvre. La représentante de Montréal me fait un clin d’oeil et me dirige à une des tables. Elle me chuchote en français : « Je t’ai laissé la meilleure place. » Elle me présente à mes voisines : à droite la responsable des achats de Bloomingdale accompagnée de ses assistantes (le seul Bloomingdale de Central Park, me glisse en douce mon contact, achète autant de cette marque que tout le Canada : tout pour me rassurer) ; à gauche, la sale executive director de Macy’s : « J’adore votre marketing ! Génial ! Wonderful ! Exciting ! I’m from Montréal. - 1 love this city.» Allez ! au travail. Première série : vraiment superbe, à couper le souffle. Tout est bien : tissu, coupe, style. Ma voisine : 1000 en trois couleurs... marine, orange brûlé, taupe. Et vous : « Peut-être 10 mille, mais une seule couleur ! Are you sure ? Dont forget that your from Montréal, not from Tokyo. » Toutes s’esclaffent. La glace est brisée. Mes petites quantités ne provoqueront pas de petits sourires.

Au retour l’avion décolle à 20 h. On doit arriver à l’aéroport vers 18 h. Impossible de trouver un taxi. Réunion internationale à l’ONU. Les taxis refusent même de nous prendre. Je rentre à l’hôtel. Au portier : je dois être à La Guardia dans une heure. Trouvez-moi un taxi. Je donnerai 150$ pour la course. Départ à l’heure. J’ai vraiment hâte de rentrer. La turbulence des commandes et des chiffres perturbera mon trajet.

LE NOIR ET LE ROUGE

II y a des clientes intermittentes. Je les habille en fonction d’un événement précis dont je ne sais finalement pas grand-chose. Puis elles disparaissent, parfois pendant des années. Quand elles reviennent, je sais qu’il s’est produit quelque chose. C’est comme si le choix d’une tenue vestimentaire servait de point de repère à leur vie.

Je l’ai connue au tout début de ma vie de boutique. Elle cherchait une couleur comme d’autres un homme marié, un célibataire, un homme riche, un bel homme sans jamais consentir à des permutations. Elle ne jurait que par le noir. Elle l’aimait pour la volupté qu’il imprimait à la découpe du corps. Elle recherchait les formes pleines, flatteuses, un chocolat noir à l’oeil, un éclat sombre.

C’était un temps où, pour ces femmes bien en chair, la mode était ingrate : les coupes rigides, le look militaire, les tissus périmés, peu de détails, aucune douceur. Ma cliente fuyait ces chemins de déprime assurée.

Elle s’emballa au début des années 90 quand s’imposèrent de jeunes créatrices au goût aventureux. Enfin, on lui offrait un jaillissement de couleurs, une mosaïque de formes, des échantillons inventifs, des crème, des multicolores, du ludique et de l’effervescent. J’aimai cette période où ma cliente enfilait sans effort son chandail, sans grimaces, sans sacres. J’appris beaucoup d’elle à ce moment. Elle éliminait tout vêtement dont la fermeture éclair renonçait à sortir de son fourreau ou dont le bouton ne glissait pas avec aisance dans la boutonnière. Elle refusait tout vêtement dont les manches ne coupaient pas aux coudes, tous les pantalons qui ne s’arrêtaient pas aux genoux. J’ai fait avec elle le tour des saisons, des années. Elle me guidait, ne choisissait que les circuits aventure.

Certaines années, elle me donnait un répit : au régime, disait-elle. Elle ne se pointerait pas à moins que la grandeur 10 ne lui fasse. Elle viendrait avec ses copines, elle voudrait des jeans, des perfectos rouges, des bottillons. Et elle revenait l’air penaud, la satisfaction anémique, l’appétence à l’économie. Ce serait partie remise. Tôt ou tard, elle réussirait.

Un jour, elle arriva avec l’air de celle qui part, de celle qui en est revenue. Elle s’était séparée. Quelque temps après, la revoilà. Un mec plus jeune, une folie presque adolescente, un plaisir gourmand. Elle partait en vacances. La danse serait son Weight Watcher, le soleil l’habillerait, la chaleur ferait le reste. Elle se mêlerait aux fêtes nocturnes, aux soirées bien arrosées. Le chocolat noir fondrait.

Quelques mois après, elle se convertissait à nouveau : retour au noir. Elle maigrissait sans régime, on lui avait seulement cousu le coeur. Il fallut tout ajuster, modifier. Les formes étaient floues, la peau pendait des bras aux pieds. Je lui dénichai une jupe à petites paillettes qui épouserait son corps, assurerait son mouvement, fixerait sa démarche. Elle la voulait pour Noël, pour un Noël à Cuba. Elle repasserait dans deux jours : la jupe devait être prête, l’urgence s’imposait. Le lendemain, la jupe prenait place sur le portant où l’on range la couture. Elle était toujours là le Noël d’après. Je n’osais l’enlever : tant qu’elle était là, le malheur ne pouvait être complet. Je me demandais souvent si elle y pensait encore.

J’imaginais parfois qu’il était trop tard, que le scintillement des paillettes s’était arrêté. Je n’ai jamais téléphoné. Cette intrusion dans sa vie n’était pas conforme à notre mode de communication. Le vêtement servait à prendre le pouls, à établir l’humeur, à jauger la pression amoureuse, à stimuler le rythme cardiaque, à trouver belle la vie malgré ses imperfections. Le téléphone n’entrait pas dans ce commerce. L’attente correspondait à ma façon de refuser l’histoire noire, la triste fin, la ligne de la main rompue.

Un dimanche 13 octobre, au retour d’une course, elle m’attendait à la porte de la boutique. Le sourire des beaux jours, l’allure des battantes : « J’ai été très malade, dit-elle, presque enjouée. » Complice, je répondis : « Ta jupe t’attends. Tu la donneras ou la conserveras en souvenir de ces années de pacotilles. »

A peine le seuil franchi, elle me remit au travail. Il lui fallait un manteau grandeur 16, une jupe, des pantalons. Le noir expressif et goûteux, le noir qui souligne sans forcer le trait, le noir bavard et retenu, le noir de la vie tranquille et souple avait repris ses droits.

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