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LES MALADRESSES, L’INSOLITE ET LE SURNATUREL

L’aisance naturelle dans les gestes et les mouvements, l’adresse dans l’exécution de la moindre tâche ont pour contrepartie la gaucherie, la balourdise, la maladresse. La vie de boutique est parsemée de ces crocs- en-jambe, de ces étourderies, de ces gaffes et de ces oublis. Les jours longs et agités sont souvent perturbés par ces ratés qui commandent le fou rire et le temps d’arrêt. Je me souviens de cette bonne cliente victime de nos oublis en série. L’oubli assassin, l’oubli inexcusable, celui qui se répète. « Je m’excuse, mais la robe est chez la couturière. » Elle venait à peine de franchir la porte, le sourire comblé, sûre de l’effet que cette robe allait produire, et on lui annonçait qu’on avait oublié... Le visage se crispe, se durcit, la déception tourne à l’indignation. Furieuse, enragée : « Comment peut-on me faire ça ! » On s’excuse à nouveau, on promet, ça ne se reproduira plus, on récupérera rapidement la robe, on lui fera parvenir par taxi. On s’imagine alors partir en voyage même sans valise, mettre la clé dans la porte. On se demande s’il y a un dieu pour les commerçants.

Un mois après, l’humeur est revenue. Elle comprend, elle avait été si déçue, elle s’est laissée emporter. Nouvel achat. Un manteau superbe, mais les boutons... elle veut les remplacer. Bien sûr. Aucun problème. Mise en garde à toutes : jeudi, le manteau doit être prêt ! Semaine d’enfer. Jeudi, ce sourire allègre, ce pas empressé. « Venez ! Nous allons essayer le manteau à nouveau. Je vous ai déniché un foulard magnifique ! » Elle enfile le manteau : il fait bien, super bien. « Et les boutons ? » Parfois, il faut avouer simplement qu’il n’y a rien à dire. Que c’est ainsi. Que notre horoscope a raison sur toute la ligne : « Contrôlez vos gestes, sinon le ciel pourrait vous tomber sur la tête ! » On tente prestement de ramasser les débris, les gravats, les gros mots et l’humeur de chien. Mais la dame est gentille, elle nous aime bien. Quelques semaines plus tard, elle entre d’un pas décidé, une résolution sous le bras : elle n’achètera que ce qui ne demande aucune retouche.

Voilà. À vous de chercher. Branle-bas de combat. On trouve. Une jupe impeccable, des bracelets, un collier. Un rabais en guise d’excuses, un rappel discret afin de ne pas faire remonter à la surface ce qu’elle ressent comme une humiliation, un crime de lèse-majesté, une incivilité. Enfin, on a réussi. On ne voulait quand même pas verser dans le grotesque, dans la pantalonnade. Il était temps de cesser de raisonner comme des pantoufles. Nous étions deux, et la cliente. Il ne restait qu’à emballer ses trouvailles. Tout était sur le comptoir, le papier de soie, le sac, et la conversation allait bon train. Mais, nous ne trouvons plus la jupe. C’est immédiatement l’état de panique, la crise d’anxiété. Nous regardons attentivement, nous suivons notre propre trace, à gauche, à droite, à quatre pattes. Nous fouillons dans les cabines. C’est le fou rire. Trop, c’est trop. Puis un fou fou rire... Celui de la cliente. Elle porte la jupe : elle ne l’a pas enlevée. Un peu plus et je demandais qu’on me plonge dans un coma artificiel.

SOUS PRESSION

Journée des soldes réservés uniquement à la clientèle. Je dois, avant d’entrer à la boutique, passer en coup de vent chez un fournisseur. J’ai une heure devant moi : je me dis que les clientes ne feront quand même pas la queue. En cas de turbulence, Suzy veille au grain. C’est ce matin-là que mon mari décide de la jouer Alexandre Jardin. Arrivés pile à neuf heures sur Chabanel, on trouve une place de stationnement : il descend pour mettre de la monnaie dans le parcomètre, ferme la portière. Je descends, je ferme la portière : les clés restent dans le démarreur. Je vais à mon rendez-vous, confiante qu’un léger retard n’entraînera guère de conséquences. Mon mari part : pas de course, la maison ne se situe quand même pas à Marathon. Je commence à faire les achats complémentaires nécessaires aux fins de saison : il faut combler les manques, permettre au stock de rouler. Dix heures déjà : appel de routine : « Suzy ! tout va bien ? » Avant même les paroles, le ton de la voix m’informe : la boutique est en état de surchauffe. Je descends par l’escalier mobile. Si je pars en taxi, comment avertir mon mari allergique au portable? Le temps d’attendre le taxi et de me rendre... Ce sera la bousculade à la boutique : état d’urgence, perspectives explosives. Je sens déjà la lave. Perplexe, je pousse la porte. En plein soleil, je relève la tête. Il est là. Il m’attend tranquillement. Il est revenu à bicyclette, a démonté selle et roue avant, logé le reste du vélo dans le coffre. On est prêts pour la course. Enfiler Meilleur, hésiter entre Sauvé et Fleury, s’immobiliser à peine aux arrêts, forcer les jaunes : recette infaillible pour arriver à temps, sous haute tension : « Bonne journée ! »

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