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Ma mère, ma sœur

Je cligne toujours de l'œil quand je perçois la complicité adolescente qui unit une fille à sa mère. Mes relations ont été tout autres : je sais saisir la différence et l'apprécier. Elisabeth s'est jointe à mon équipe tardivement. C'est une blonde à la voix intérieure et veloutée, voix qui devient toutefois effervescente et flûtée dès qu'elle se met en mode ironie ou autodérision. Elle entretient avec ses parents une relation privilégiée.

Elle manifeste pour son père une admiration qui tient de la dévotion et de l'émulation. Excellent vendeur, il tentait de lever les résistances de sa fille face à cette carrière. Quand elle commença, il la motiva, lui lança des défis, applaudit à ses succès et manifesta de la fierté quand elle persista dans cette voie. Même aujourd’hui, sous d’autres cieux, il la relance et la chalenge.

Avant de travailler à la boutique, elle connaissait déjà bien la mode. Elle vadrouillait impétueusement dans les solderies pour dénicher le vêtement de choix au juste prix. J'apprécie cette façon d'être, car j'aime ces femmes capables d'exulter pour une trouvaille, ces femmes à la recherche fougueuse, ces fouineuses de beau et ces flâneuses de rêves. D'entrée de jeu, elle conserva le réflexe d'acheteuse. À peine arrivée, la porte de la boutique entrouverte, elle me racontait ses escapades marchandes. Mon manteau encore sur les épaules, le pressant besoin d'un café fort en attente, je maudissais Elisabeth qui se faufilait dans la cabine d'essayage pour satisfaire l'impérieux désir d'essayer cette blouse et ce pantalon arrivés tardivement la veille. Je l'invitais à la détente, la suppliais de remettre à plus tard ce frotti-frotta vestimentaire, rien n'y faisait. C'était ma première cliente, et mon employée.

Ce jour-là, elle était en congé. Peu avant la fermeture, elle se présenta... avec sa mère. Elle avait, disait-elle, oublié ses colliers. En fait, elle voulait montrer la collection Marc Cain à sa mère. Folles de joie, elles partageaient un même bonheur. Déjà fourbue d'une longue journée de travail, je voulus accélérer leur départ en leur offrant le catalogue de la collection. Leur réaction enthousiaste, leur attitude fébrile et leurs regards enflammés dégageaient l'image de deux adolescentes amoureuses échangeant des confidences passionnées.

Dès lors, je sus que nous étions de la même famille et je sus aussi pourquoi ma mère et moi n'avions jamais partagé une telle complicité...

La mer

Quand le sommeil n'est plus au rendez-vous et que mes préoccupations se déclinent jour et nuit, je sais qu'il est impérieux de prendre le premier vol et de me retrouver dare-dare dans la mer. Sitôt arrivée à l'hôtel, j'enfile mon maillot de bain et je plonge, quitte à en ressortir rouge comme un homard. Sous le coup de cette liberté saline, de cet enivrement solaire, je rentre sonnée, je me trompe d'ascenseur, d'étage, de chambre. J'aime la liberté toute particulière de la plage. Le nageur n'est ni beau, ni laid, ni maladroit, ni gracile : il flotte et ça suffit à son contentement plein et entier. L'humain redevient un enfant et les châteaux qu'il construit sont vraiment de sable...

Mon amour pour la mer, je le partage. Je parle de la mer comme d'une grande amie, d'une sœur, d'un enfant, avec des paroles fraternelles et chaleureuses. Quand je parle de la mer, j'ai le propos fluide et le vocabulaire soluble. Mes phrases aveuglent et transpirent. La mer est, pour moi, le seul endroit où l'espace prime le temps.

Cet amour de la mer, je m'en suis servi pour aider mon petit-fils à surmonter un désespoir scolaire. Pour lui permettre de reprendre confiance après cette désespérance que provoque la certitude de ne rien comprendre, de n'être pas à sa place et de ne jamais pouvoir être à la hauteur. C'était sa première année du secondaire. Il aimait son école, ses amis, mais n'avait aucun point d'ancrage pour les matières scolaires : un grand trou noir qui progressivement engloutissait toute son énergie, son appétence et sa volonté. Il ne répondait plus à aucune exigence scolaire, ne remettait plus ses devoirs, restait sourd aux réprimandes et aux brimades : le Titanic sombrait énergiquement.

J'ai dédramatisé la situation : il y a d'autres écoles, le choix n'était peut-être pas approprié, l'expérience mettait simplement en relief des faiblesses de sa formation scolaire antérieure, il pouvait reprendre pied, suivre des cours d'appoint, consulter la conseillère, la psychologue... Et, de toute façon, échec ou pas, on irait comme tous les étés à la mer. L'urgence de toutes les urgences : choisir la destination, l'hôtel, le forfait, et boucler le tout rapido presto. Je lui fournis des dizaines de dépliants où s'affichaient les destinations estivales : il les lut attentivement, les commenta, fit ses choix. Il reprit le processus plusieurs fois d'affilée. On irait à Riviera Maya au début du mois d'août. Il reprit courage, établit une nouvelle discipline, travailla plus énergiquement.

Quand parfois je lui demandais : « Et l'école ? » II répondait : « Je m'améliore. » Le revoilà sourire, le revoilà plein d'espoir, enfourchant sa bicyclette et rêvant de punchs aux fruits et de crème glacée aux cookies. Il amorcera sa deuxième année plus serein, mieux préparé, avec ses rêves marins d'enfant sorti de l'eau trouble.

Les villes

Je crois que pour jauger une ville il faut en évaluer l'énergie. Jamais je n'ai pensé visiter une ville pour m'y reposer. J'ai conservé une image plutôt floue de mes premiers contacts avec les grandes villes que j'ai fréquentées jeune, parce que mon imagination ne les avait pas campées avant que j'y sois allée. Imprimer dans son imaginaire une ville permet de fixer la tension attendue lors de la première visite. Je crois toutefois que l'image que j'en avais n'était guère congrue, la distorsion plutôt marquée. Cependant, le foyer s'est progressivement ajusté. Ma première rencontre avec San Francisco s'est inscrite dans les voies de mon imaginaire. Cette énergie affairée d'une ville toujours en train de se faire et de se défaire correspondait à celle d'une vague. J'en avais une perception juste avant d'y poser les pieds. C'est Suzy qui m'a fait penser à ce rapport à la ville en me rappelant son premier contact avec New York.

Son arrivée à New York releva de la mise en scène. Elle était, avant son départ, dans son Manhattan imaginaire. Elle devait se rendre à Dorval en limousine, car ce court trajet constituait la première étape new-yorkaise de son voyage. Son look, son tailleur, sa blouse à jabot correspondaient pour elle aux innombrables photos de mode où les mannequins se découpaient sur fond de taxis jaune citron. Son frère fit retoucher son costume par le tailleur avant de partir. La cravate bien placée, les souliers cirés, il faisait partie du décor.

À New York, ils prirent place dans le taxi qui fila tout droit vers Manhattan. Le chauffeur comprit mal l'adresse et les laissa sur la 5e Avenue devant la cathédrale Saint-Patrick. Le trajet jusqu'à Plaza Square fut son initiation au star système américain. Arrivée depuis peu du Liban, Suzy croyait connaître cette ville, pensait même que son accent anglais était typiquement new-yorkais. Mêlée à cette foule bigarrée qui la dévisageait au passage, elle sortait directement d'une photo du Vogue, toujours sous l'emprise de sa propre fascination. Par la suite, lors de nos nombreux séjours à New York, elle s'habitua à cet effet flash publicitaire. Elle suivait les modes, ne supportait aucun décalage. Les jabots triple collerette, les lunettes abeille de Chanel qu'elle n'enlevait jamais, même au travail, les rubans à grands nœuds, les jupes mouchoir de poche, tout y passa.

Lorsque je lui demande ce qu'elle préfère dans sa journée, la réponse est toujours la même : le matin, choisir sa tenue, imaginer l'effet et en vérifier l'impact. Parfois, elle sort de Wall Street parfois de Walt Disney ou de Warhol. En entrant à la boutique, j'ai parfois l'impression de tourner une page d'une revue de mode. Son large sourire, ses yeux qui brillent envoient le signal d'une réaction anticipée. Bien campée tout près de la table, le look à faire oublier le mécanique «Bonjour !» et l'entendu «Comment ça va ? », elle capte toute l'attention. Ma journée est déjà faite.

On connaît souvent les grandes villes à travers l'imaginaire des écrivains, des cinéastes, des chanteurs. La mode joue, pour Suzy et moi, le même rôle : alimenter l'imaginaire, retenir une allure, un style. Nous avons beaucoup voyagé ensemble... nous sommes presque toujours sur le décalage horaire.

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