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NON MERCI !

J’ai écrit, au début de ma vie de boutique, des chroniques pour un journal de quartier, Le Courrier d’Ahuntsic. Plusieurs années après que j’ai cessé d’y faire paraître mes propos sur la mode, les clientes m’en parlaient encore. Je n’ai pas conservé ces chroniques et j’en ai un souvenir plutôt flou. A chaque dimanche, j’abordais un thème associé à la mode. Je finissais, presque toujours, par parler de mes clientes. Je soulignais des événements cocasses, heureux ou troublants. Je n’ai vraiment jamais été une fashionita. J’ai aimé ma clientèle plus que la mode. Les nombreuses revues que je dévorais me menaient souvent, par des voies de traverse, vers telle ou telle cliente. J’ai suivi plus fidèlement la vie de certaines d’entre elles que la carrière des grands couturiers. L’inspiration et le travail de ces créateurs me permettaient de concevoir un look personnalisé qui s’inscrivait dans les grandes tendances de la saison. L’ouverture des commerces le dimanche gomma les quelques heures que je pouvais consacrer à ces chroniques hebdomadaires. Quand j’ai décidé d’arrêter, je n’ai continué à écrire que dans mes semaines de vacances à la mer. Là encore, c’était une façon de préserver l’émerveillement de ces contacts riches et stimulants. Avant de quitter pour la plage, épuisée, je ne pouvais plus tolérer les clientes ; une fois sous les palapas, leur absence me faisait ombrage.

J’ai dit à qui voulait l’entendre que ma clientèle était ma plus belle réussite. Une clientèle se construit autant sur le refus que sur l’acceptation. Il y a bien sûr les premières années où on accepterait les femmes invisibles et les illuminées. Mais, si l’on veut construire, il faut savoir sur quoi.

J’ai essentiellement misé sur des gens avec lesquels j’avais des relations cordiales, affectueuses et professionnelles. J’ai conservé, depuis le début, d’excellentes relations avec des personnes qui n’achètent que pour une centaine de dollars de vêtements par saison. J’ai toujours ressenti la même joie quand ces clientes franchissaient le seuil de mon commerce. Je crois, par ailleurs, qu’il faut avoir le courage de refuser des clientes, peu importe leur budget. Pourquoi vouloir maintenir un contact si on sait qu’il est tracassier ou faux. Il vaut mieux perdre sur le champ une cliente que d’engager une relation qui, tôt ou tard, minera le climat de votre boutique. Savoir être sélectif, c’est assurer sa survie. Le commerce personnalisé n’est pas fait d’une petite cuillerée de tout. Pour Wal-Mart, oui ! La boutique doit créer un lieu d’appartenance, et y réunir des gens partageant une certaine façon d’être.

À L’AVANT-SCÈNE

Blonde comme le jour, je la comparais à Deneuve. La présence simple et théâtrale, le regard azur, la parole vive et abondante, elle occupait l’espace et l’interface de celui des autres. Elle travaillait intensément, mais ménageait une partie importante de sa plage horaire à son loisir favori : les drames de sa vie quotidienne. Sa richesse ne lui était de rien sans ce jupon qui dépassait ; sa santé inaltérable, rien sans les maladies qui proliféraient ; sa vie familiale, rien sans le braquage incessant de son domicile par ses petits-enfants ; ses voyages, rien sans ces vols de valises, ces passeports perdus et les tsunamis de mauvaise humeur de son conjoint.

Elle était, pour moi, la Fidel Castro de la douleur et de l’angoisse quotidiennes. Le discours musclé, la métaphore alerte, l’hyperbole vigoureuse et le temps disponible presque infini, elle en imposait. La parole tombait comme une pluie tropicale : dense et brève. Et l’orage suivait : les crêtes blanches des problèmes de ses filles déferlaient, les vents bourrus des débâcles de ses affaires fouettaient ma boutique, les trombes de malveillance de son personnel brisaient notre horaire jusqu’à l’heure du départ de sa Mercedes noire.

Certains après-midi, elle en arrivait à aspirer l’air de toutes les clientes présentes. Le regard intense, la lèvre recourbée, elle captait l’attention d’un terrible : « Comment peut-on continuer à vivre ainsi ? » ou d’un sensible : « Comment mon mari peut-il encore tenir le coup ? » Elle était un chef d’orchestre qui, au lieu de trimballer lutrin et partitions, reconstruisait sans cesse, tel un rabbin, son mur des lamentations. Elle était l’élue du malheur. Elle saisissait la plus mince réplique ou la plus vide réflexion pour mettre à jour la liste de ses problèmes. Elle trouvait toujours une alliée, une préposée au bureau des plaintes, une coéquipière prête à envoyer paître la moitié de la terre. Impossible de vendre quand elle donnait son spectacle. Lors de ces aprèsmidi réservés aux adultes, elle jouait à guichets fermés, moi, à caisse vide. Puis, silence total : « Je dois quitter ! » Avant de rentrer, un arrêt obligatoire. « II faut que je récupère mes jupes chez le nettoyeur. » Je la soupçonnais de prendre la boutique comme lieu de répétition. La première terminée, elle amorçait la grande tournée. Je l’aimais. Ses attitudes de pleureuse orientale rejoignaient en moi un aspect de ma culture. J’étais en plein souk d’émotions.

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