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L’OUVERTURE

C’est en 1983 que la boutique Collections 24 a ouvert ses portes. Ouverture des plus modestes. Tout avait été conçu avec les moyens du bord. La visite du local s’était déroulée dans l’euphorie malgré l’état pitoyable des lieux : boîtes éparpillées ou entassées, murs de guerre civile, plancher lunaire. Le sous-sol déversait papiers, cintres, bouts de bois et de métal jusqu’aux premières marches de l’escalier. Il faut se rappeler que 1982 avait été une de ces années à forte turbulence économique : plus de dix locaux à louer rue Fleury, ce petit tronçon commercial plein de charme où, pendant des années, j’avais fait du lèche-vitrine.

Pour l’institutrice que j’étais, 1982 reste une année amère : coupures dans les salaires, conditions déplorables surtout dans ces écoles secondaires de Saint-Michel. La décision s’imposait : il valait mieux changer d’air. Un coup de tête, un coup de coeur : tenir boutique. Jeune, le choix d’un vêtement me passionnait : petites amies, poupées, soeurs et voisines avaient été mes top-modèles. Aussi, devenir propriétaire d’une boutique de prêt-à-porter constituait pour moi le fil d’Ariane qui me permettrait de réconcilier mes deux pays : la Palestine et le Québec. J’ai donc signé le bail sans trop savoir dans quelle galère je m’embarquais. Professeur de français, les chiffres me rebutaient. Personne libre, la gestion m’irritait. Personne fière, l’aplaventrisme marchand me révulsait. Le propos clair et direct, la réplique spontanée et échevelée m’empêchaient de penser à une carrière de diplomate. Ce sont ces traits qui allaient au fil des années devenir mes principales forces dans le contact avec ma clientèle : la vérité et la transparence paient pour qui décident de les assumer.

PINA

Mon amie Pina a partagé mon rêve de quitter l’enseignement. Elle a orienté mon choix. Le jour de la rentrée scolaire, elle était la première à ranger son bureau. J’arrivais peu après, confiante de la retrouver, heureuse de la revoir. Impeccable, soignée, le visage à la Botticelli : un look que j’attribuais à l’aristocratie italienne. Vulnérable, elle craignait le désordre qui l’insécurisait et l’ennui qui la terrorisait. Elle était une acheteuse redoutable : fine couturière, elle voyait tout, connaissait les tissus, aimait les couleurs comme une artiste peintre. Rien n’était trop beau, trop cher, mais tout devait être parfait. Elle s’habillait de telle façon que tous les élèves de sa classe de cette annexe d’une école de Saint-Michel ne s’adressaient à elle que par un Madame respectueux. Ses yeux noirs, perçants et lumineux, ne laissaient rien passer, repéraient le moindre écart. Distante et chaleureuse, calme et colère, méthodique et rêveuse, elle possédait une personnalité complexe qui ne pouvait que me ravir.

Pina parlait de voyages, de vin et de fleurs. Elle devait, chaque année, se rendre à la mer. L’appel annuel était impérieux. C’était son chemin de Compostelle. Je l’ai déjà rencontrée par hasard, au parc des Voltigeurs, au retour de Québec. C’est elle qui adressa un chaleureux Bonjour ! à l’une de mes filles. Son panier de pique-nique était un pur joyau ; ce qu’il contenait, digne d’un excellent traiteur. Mes filles, qui se servirent avec vigueur et entrain, en parlèrent tout le long du retour.

Après mon départ de l’enseignement, elle fréquenta religieusement la boutique. Elle voulait devenir fleuriste, rompre avec les orgies florales et intégrer le design végétal. À cette époque, sa vision semblait un délire. Elle se rendrait en Hollande, en Belgique et en Allemagne. Quant elle entrait à la boutique, c’est elle qui m’accueillait : délicatesse, tendresse retenue, sourire fin. Je l’habillais avec attention et douceur. Elle souffrait de migraines qui l’emprisonnaient des jours dans sa chambre. Elle parlait à demi-mot. On avait, depuis nos années d’enseignement, un pacte : ne jamais sombrer dans la morosité, éviter les listes de problèmes et les solutions de pacotilles. Jamais de critique. Elle avait toujours raison. Elle était à ce point intelligente et perspicace pour reconnaître ses torts.

Elle ouvrit sa boutique de fleurs. Un espace immense dans le quartier italien. Elle l’occupa avec fougue : tout y était novateur et recherché. Son succès l’aidait à supporter l’asservissement des longues heures et les problèmes d’organisation et de gestion. Puis, il y eut ce bref passage à la boutique un samedi matin de janvier. Comme une incursion vive et impromptue si contraire à nos habitudes. Elle avait besoin d’un vêtement qu’elle pouvait enfiler facilement. Je devais agrandir la manche, le bras visiblement était enflé. On avait détecté une tumeur au sein gauche. J’ai repris mon souffle. Je ne croyais pas au diagnostic.

À elle, jamais ! Elle a ri de mon assurance. Elle est repartie avec un pantalon et un chandail en doux mohair. Tellement déstabilisée, j’ai oublié de prendre le nom de l’hôpital où elle serait hospitalisée. Le soir, son mari me communiqua l’information et me fit promettre de ne pas m’y présenter. Elle avait agi de façon à ce que la question ne puisse se poser lors de sa visite.

Quelques mois après, elle se présenta à nouveau à la boutique, amaigrie, fatiguée. Elle voulait un autre ensemble. Elle insista sur la douceur du premier. Je l’ai aidée à enfiler le chandail, mais le geste brusque et nerveux eut pour effet de déplacer sa perruque. Je restai prostrée : le pull dans une main, les cheveux dans l’autre. Elle m’a regardée de son regard indulgent et elle a pouffé de rire. Puis, désolée de me voir aussi désemparée, elle m’a consolée, les larmes aux yeux, morte de rire. Elle qui avait terrorisé tous les coiffeurs de Montréal, avait mis fin à la carrière de certains, en avait insulté d’autres. Elle regardait fixement sa perruque qui pendait à ma main. J’imaginais le temps mis à trouver cette perruque, les désespoirs, les colères. Tout ça se termina par un fou rire amical.

Cette année-là, on s’est rencontrées à plusieurs reprises. Je m’habituai à son visage gonflé, à ses yeux tristes et à sa fatigue affirmée. Ses cheveux repoussaient peu à peu. Les projets de voyages avaient été reportés. Mais on avait des rêves communs. On n’abordait jamais ce que je devinais difficile et épeurant. Ces rencontres défiaient la mort : optimisme et joie de vivre.

L’habiller devenait de plus en plus difficile. La cicatrice à la cuisse tardait à s’effacer. La plaie restait ouverte. Elle choisit avec enthousiasme un deux pièces pêche. Le col haut monté, la poche brodée de ses initiales. Sa santé ? De mieux en mieux, disait-elle. Elle m’aimait ! mes choix la renversaient ! quel talent ! C’est elle qui avait tout choisi.

Trois jours plus tard, je l’ai revue au salon funéraire, couchée sagement dans son costume pêche. C’était sa façon de me dire au revoir. Je pensai à notre siamois qui se léchait les pattes au soleil dans la plus grande indifférence, le matin, et qui alla mourir discrètement, sans laisser de traces, dans la nuit.

LA FAÇADE

J’ai de l’audace. Timide, mais jamais intimidée. C’est dans ma nature. J’entreprends, puis je crains, j’angoisse. Et cette crainte et cette angoisse me guident à nouveau vers l’avant. Je ne suis pas de tout repos et je ne me repose guère. Ma vie est un feu roulant.

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