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LES MAL-À-TOUT

Je n’ai jamais su comment classer les mal-à-tout dans les types psychologiques de Jung. Elles jouissent d’une stabilité émotive remarquable. L’humeur fixe et intense, le propos farci de maladies variables et récurrentes, le ton plaintif, l’oeil verdâtre, elles sont toujours occupées à peaufiner leurs malheurs. Le but est d’éteindre, à coup sûr, le regard pétillant, de javelliser l’allure tonique, de ternir la joie de vivre.

Il ne faut surtout pas les aborder par des formules exclamatives. Les « Vous allez bien ! » ou « Quelle belle journée ! » ne tiendront pas la route. Et surtout... ne pas ouvrir la porte. Une simple observation, par exemple : « Vous ne semblez pas très bien aujourd’hui. » permettra à la mal-à-tout de ruiner sur le coup votre moral d’acier. Une solide expérience de ces clochardes du malheur vous incite à les aborder par un coup de massue : « Vous n’imaginerez jamais le malheur qui m’a frappée... » Elles, si prestes à déverser leurs problèmes, sont généralement sourdes aux malheurs des autres. C’est un répulsif puissant. Gardez-vous toutefois d’une affliction encore pire : les paires de mal-à-tout. Elles sont toujours formées de jumelles identiques. Même habillées différemment, elles révèlent un coeur sanglant identique, toujours prêtes à vous donner l’aiguille à y enfoncer.

Elles se pointent tôt le matin pour que les intérêts portent sur toute la journée. Si, d’aventure, elles étaient occupées à un salon funéraire, à la pharmacie ou chez le médecin, voire à l’urgence, elles tenteront quand même d’entrer juste avant la fermeture. À défaut d’obscurcir le jour, elles peuvent éclairer la nuit.

PAS NÉE POUR UNE PETITE BOUTIQUE

J’ai dit vouloir ouvrir une petite boutique. Y ai-je vraiment cru une seule fois ? Un espace exigu, des portants agrippés au mur, quelques vêtements passim, épars, une vendeuse qui ressemble à une fonctionnaire derrière son ordinateur, voilà l’exact négatif de ma conception lumineuse d’une boutique. J’imaginais, au contraire, un lieu débordant de vêtements, une activité incessante, des clientes en interaction, un échange de fous rires et d’éclats, de surprises et d’étonnement. Je voyais les vêtements s’accumuler au fur et à mesure des essayages. Je sentais l’instant magique, ce WOW ! impulsif et tonique d’une satisfaction vraie et partagée. Mais pour réunir tous ces ingrédients, il faut au départ une masse critique. Tenir un inventaire aussi coûteux dans un espace ne dépassant pas les 1200 pieds carrés implique un roulement frénétique, une discipline d’enfer et une atmosphère marchande qui tient de la fébrilité et de la détente. Qui peut vraiment croire que l’on fidélise une clientèle en peignant le diable sur la muraille ?

Mes premières années roulèrent sous le signe de l’austérité budgétaire. Quelque cinq ans après, j’étais déjà loin de la petite boutique. J’entrais dans l’ère des gros budgets et des maux de tête. Qui ne risque rien n’a rien. Aujourd’hui, je souris quand une amie me dit qu’elle voudrait, à la retraite, ouvrir une petite boutique comme la mienne. J’ai souvent conseillé celles qui voulaient faire comme moi. Je n’avais plus l’innocence et l’étourderie de mes débuts, mais j’essayais de ne pas être l’éteignoir de leurs espoirs. La petite boutique, c’est comme la petite robe noire. Un classique et un mythe.

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