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Préface à l’hiver

Voici la troisième série de textes de ce blogue qui révèle la petite histoire de ce que je considère, en toute humilité, être une grande boutique. Vous y retrouverez encore des tranches de vie et des portraits qui témoignent de sa vie trépidante. Nombreuses sont celles qui, de vive voix, discutent avec moi de ces esquisses. Quelle joie de connaître vos réactions ! N’hésitez pas à m ‘envoyer vos réflexions, remarques et commentaires à info@collections24.com. Je vous lirai avec le même intérêt que celui que je porte à une lettre de ma fille. Réponse assurée. Bon hiver. Au pire, il viendra.

Le nom : Collections 24

J’aime bien cette idée que la création commence partout. Ce n’est ni l’idée même, ni l’intuition, ni la réflexion. C’est ce qui naît. Quand tout est prêt, apparaissent l’idée, le mot, le concept. Ce qui surgit, ce qui sourd, tire ses racines de tel événement d’il y a vingt ans, du journal que je viens de lire, de la conversation avec ma fille, de la pluie ou du soleil, de mon insomnie ou de la profondeur de mon sommeil.

Le nom que l’on donne à une boutique chemine à travers les mêmes méandres. Trouver le juste nom reste pour moi un aspect clé de la vie marchande. À travers les sonorités retenues, on dégage un espace, on projette une image, on ouvre une porte. Le choix, en bout de ligne, peu importe sa gestation dans l’imaginaire, doit relever ce qui sera. Le nom est le commerce. Il portera tous les efforts consentis, toute la volonté investie, tout le travail accompli. Il sera dit et redit. Autant le choisir avec soin.

J’ai mis des semaines, des mois, avant d’arrêter mon choix. Il est le fruit d’un de ces hasards objectifs. Ma mère me dit, un jour, « Collections 24, c’est un bon nom pour une boutique. » Le nom me plut. Il correspondait à l’exacte découpe de mes rêves, de mes recherches, de mes attentes face à ce qu’il devait incarner. Les flottements et les vacillements cessèrent quand, pour la première fois, je le prononçai. J’enfilai le nom comme un vêtement à ma mesure.

Un jour, après quelque cinq ans d’opérations commerciales, je reçus une mise en demeure : je devais, dans un délai de 10 jours, cesser d’utiliser le nom de la boutique : rayer Collections 24 de l’auvent, faire réimprimer des sacs, des carnets de factures, modifier la publicité, avertir la clientèle, chercher un nouveau nom… Jamais ! Mon beau-frère entra en contact avec un avocat spécialisé dans les marques de commerce et le droit des affaires. Il lui soumit le cas, fournit les documents d’enregistrement et demanda un avis sur la possibilité de gagner la cause.

Peu familière avec toutes ces paperasseries, j’empruntai une autre direction. Qui avait pu avertir cette boutique de Floride de l’existence d’une autre boutique sur une petite rue de quartier et lui faire croire que je pouvais la concurrencer ou lui faire ombrage ? Un fournisseur mécontent ? Une autre boutique ? Une cliente en voyage qui souligne avoir acheté des vêtements à Montréal dans une boutique portant le même nom ? Mystère. Mes clientes provenaient de milieux divers, elles se caractérisaient surtout par leur amour de la mode. Quel lien avec la clientèle de South Beach, de Boca Raton, de Fort Lauderdale ou de Palm Beach ? Je me sentais visée personnellement. J’aurais dû appeler ma boutique Farida. Avec ce nom, pas de duplication possible : il signifie l’unique. Pourtant, j’étais consciente qu’il était porteur d’autres problèmes. À chaque remous, chaque turbulence israélo-palestinienne, j’aurais supporté le poids de ces conflits dont j’avais voulu m’affranchir. Père palestinien, mère juive, divorce méditerranéen, exil canadien, j’avais déjà donné.

Je me questionnai sur les requêtes précédant l’ouverture. J’avais bel et bien fait faire une recherche avant d’arrêter mon choix, et le nom Collections 24 n’était pas inscrit au registre des entreprises. Avais-je vraiment accompli toutes les démarches ? Ma pression monta d’un cran quand mon beau-frère m’apprit que les recherches de l’avocat montraient que le nom de la boutique américaine avait été enregistré un mois avant le mien. L’avis de l’avocat m’était cependant favorable. Il fallait aller en cour, montrer que l’autre boutique n’avait pas vraiment d’activités commerciales au Canada, que l’envoi de vêtements à des clientes canadiennes ou l’achat à certains fournisseurs ne démontraient pas vraiment une activité soutenue qui pouvait mener à radier mon nom de commerce.

D’un côté, des démarches longues, coûteuses, accaparantes; de l’autre, la perspective de tout rebâtir après cet ouragan floridien. La réincarnation ne m’a jamais branchée : après une vie comme la mienne, on souhaite qu’elle se termine vraiment. La boutique n’avait pas à renaître : tout s’était bien déroulé. Un acte d’amour, des cours prénataux, de l’énergie à répandre et à revendre, une volonté de voir grandir, de supporter, d’appuyer et de continuer. Il fallait se battre.

Je passe les détails d’une lutte qui s’étala sur trois ans. Seule ma victoire compte. Après toutes ces années, le nom de ma boutique pouvait se dégager de celui d’une autre boutique opulente : un palace à miroirs qui détectaient les comptes bancaires bien bronzés et les chauffeurs affables. Le marbre, le cristal, le portier pouvaient toujours éblouir le soleil de Floride. Moi, je pouvais continuer à siroter mon café à l’une des trois minuscules tables du café L’Estaminet tout en surveillant la porte d’entrée de Collections 24, made in Québec, on Fleury drive.

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