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LES RIRES

II y a des rires fluttés qui se répandent dans l’air comme un ballon gonflé à l’hélium, des rires haut perchés, des rires par à-coups comme un métronome déréglé, des rires mous sans début et sans fin comme la rumeur ; il y a des rires sourds qui partent de l’estomac et montent comme un coureur grimpe un escalier, il y a ces rires débridés qui fuient, ces rires gênés, retenus, ces rires jaunes, acres et cyniques, ces rires tonitruants, explosifs comme le son d’une trompette, ces rires haletants qui cherchent leur souffle, et il y a le rire de mes soeurs devant mon père : un rire de joie retenue afin de ne pas provoquer, un rire effervescent mais un brin mécanique, un rire qui cherche de l’oeil l’approbation et qui voudrait aussi défier. C’est ce rire que j’ai entendu quand une cliente a quitté la boutique en me disant devant son mari : « J’ai dit à Claude : Mon cadeau de Noël, c’est d’aller voir Farida ! »

Avant de partir, le 27 décembre, elle s’est retournée et a éclaté de rire. Son mari venait de régler ses achats. Elle prenait ses sacs et laissait s’échapper ce rire enfantin, moqueur et gêné, repu et taquin. J’entendais mes soeurs, je voyais leur gestuelle, je plongeais dans mon intimité, mon histoire refaisait surface. Le rire qui imprègne les événements a quelque chose d’indélébile : une empreinte semblable à celle de la pupille de l’oeil. Quand on habille une cliente, on approche une zone sensible : le corps, l’image de soi, la sensibilité, le goût. On cherche à plaire, à faire plaisir ; on veut aussi miser juste, toucher avec pertinence. Après ce rapprochement émotif et exigeant, le rire souligne la détente, la réussite. Dans ma vie, le rire a balayé tous les obstacles, il m’a permis de me replacer dans l’axe des certitudes et des espoirs. C’était souvent ma façon de répondre à ces demandes incessantes : « Farida ! Qu’est-ce que tu as pour moi ? », « Fari ! Tu seras là cet après-midi ? O.K. Je passe te voir. » Le rire me tourne à l’endroit. Le rire me tourne à l’envers. Il ponctue mes gaucheries, il souligne mes bons coups. C’est une poudre magique lancée comme les dés du hasard.

FIN

Un jour, je déciderai que c’est fini. Pas par envie, pas par dépit. Ce sera ainsi. Une évidence qui s’impose. L’étape est franchie, la décision immédiate, nourrie de cette énergie noire dont parle François Nourissier. Le chemin aller-retour se fixe tout à coup dans un point, dans un aller seul. Pas nécessaire de sortir le grand jeu. Les remords, l’ambition, les reproches, la culpabilité, la volonté forte, les habitudes, l’assomption d’entrer à nouveau dans la boutique, le coup de téléphone matinal de Suzy, les journées enivrantes, la fébrilité des achats, les mises élevées que l’on doit relever, les boosts des fournisseurs, la nouveauté d’une année naissante... Rien n’y fera. À ne plus croire que le jour se lève quand même, à presque marcher sur les eaux, à voir d’un coup disparaître ce qu’a été sa vie, à songer, en une seconde, à ces milliers de visages qui ont zébré mes attentes, mes désirs, mes gratifications. C’est un frémissement. À l’échelle des rêves accomplis, un air de réussite ; à l’échelle des illusions perdues, un même frisson.

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