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La sportive

Les changements majeurs dans notre vie sont aussi essentiels que difficiles à réaliser. Il faut souvent, pour les mener à terme, la présence de quelqu'un qui rend évident le parcours qui mène à leur achèvement. Au sortir d'une enfance mortellement ennuyante, j'ai balisé ma vie d'adulte de choix incompatibles avec une quelconque vitesse de croisière. Mes amies, mon mari, mes enfants, mon pays d'adoption, je les ai voulus ainsi. La trame de ma vie ne serait jamais linéaire. Ma boutique répondait des mêmes critères : des créateurs souvent à la marge des tendances, des collections irrévérencieuses, des clientes audacieuses. Je suis ainsi devenue l'amie de plusieurs d'entre elles qui partagent avec moi des attitudes, des valeurs et des affinités qu'elles ne retrouvent guère dans leurs milieux respectifs. Josée est l'une d'elles : la sportive.

Elle vient d'une famille nombreuse, enjouée. Des gens travaillants, volontaires, compétitifs. Toujours prêts à aider ; toujours prêts à fêter. Une joie de vivre industrieuse. Son père ressemblait à Zorba le Grec, sa mère a la distinction racée et l'humour fin. Ils recevaient avec une générosité naturelle, bon enfant. Leur condo à Puerto Vallarta était devenu le refuge de tous ceux qui les côtoyaient. Josée partageait avec eux des rituels sacrés : escapade de ses filles et de sa mère à Québec, virée des boutiques, des relais gourmands, repas familiaux. Elle aimait profondément sa famille. Elle avait tracé, malgré tout, sa propre voie. Le milieu professionnel la laissait froide. Elle devait constamment bouger, aller au bout de son énergie vitale, éprouver physiquement les tâches à accomplir.

Josée devait relever d'un registre bien particulier pour réussir à m'intéresser à l'activité physique, moi qui ai quelque difficulté à distinguer la droite de la gauche. Le regard franc, le visage anguleux, la gestuelle assurée, elle imposait une constante volonté de mouvement et de résolution. J'étais prête à emboîter le pas, j'attendais qu'elle indique une direction : « Go ! Go ! Farida Go ! » Je la suivais pour la beauté du geste, pour le sport. C'est d'ailleurs par amitié qu'elle m'a entraînée dans des activités de respiration, d'affermissement et d'étirement. Il s'agissait pour elle de respect de soi, d'obligation avant tout morale, de bien-être psychologique. Il y avait urgence car le temps passe au pas de course, il ne s'essouffle pas : il a un cardio de sprinter. Jamais une remarque sur ma gaucherie ou ma maladresse. Je venais de loin. Le monde sportif m'était aussi familier que les moteurs d'avion. La gauche ne répondait jamais aux indications données, hésitante, irrésolue, perplexe. La droite, plus volontaire, prenait toute la place, surtout celle de la gauche.

Ses cours tenaient à la fois de la discipline et de la discussion libre, quelque chose entre le sport olympique et le party de filles. Les événements difficiles de notre vie, on les a partagés lors de ces marches accélérées qui nous permettaient de ventiler tous nos problèmes. Nos marches le long de la rivière, dès 7 heures le matin, nous permettaient de souffler, de prendre nos distances face aux imprévus amoureux et aux impromptus familiaux. Je l'avais d'ailleurs rencontrée dans un contexte de controverse. Elle était celle qui avait filé à l'anglaise avec le mari de l'autre. Impardonnable surtout si on est blonde, belle, avec des yeux d'un bleu glacier. J'avais alors aimé son attitude. Je la résumais ainsi : jamais sans amour, jamais sans mes enfants.

Elle avait ce regard intense de ces femmes croisées au Liban, de ces femmes qui aiment trop. Je la confondais parfois dans mes rêves avec ma mère, mal aimée, mal mariée : trop blonde, trop extravertie dans ce monde arabe libanais qui se croyait très européen. Une blonde qui faisait chavirer les hommes pendant que mon père attendait furieux, prêt à renverser l'univers, à scinder la mer. J'aimais chez Josée cette détermination athlétique, ce farouche envie de vivre. J'ai tout de suite été de son côté, du côté de celles qui restent indifférentes aux jugements et aux condamnations, surtout si elles viennent d'amies ombrageuses et acerbes. Ma mère partit seule, sans ses filles. Pas elle. Nos marches matinales résorbaient nos émotions nocturnes. Elles enrichissaient également ma recherche d'un plus grand tonus corporel.

J'ai ainsi progressivement acquis plus de volonté dans l'exécution de mes mouvements, plus de rigueur dans le choix de gestes sûrs et habiles. Ses cours m'ont libérée de ma propension à penser le mouvement, à bouder les réflexes et à douter de l'élan naturel. J'ai maintenant d'assurance dans l'exécution et plus de droiture dans le maintien. Je commence à croire que ce qu'elle me disait au tout début est finalement vrai. Thomas aussi peut se lever et marcher.

Peu à peu mon allure changea. Mes espadrilles toujours perdues dans un coin de la maison, se sont rapprochées : elles se cachaient sous mon lit, dans ma penderie. Puis, elles ont vraiment fait partie de ma vie, de mon quotidien. Elles m'attendaient à la sortie, toujours prêtes pour le départ. Dire que j'ai fait la planche cinq minutes après mon premier entraînement. La vie a repris progressivement son souffle.

Tenir boutique exige une dynamique corporelle. Les cartons sont pesants, de grandes dimensions. Les portants hauts et les manteaux lourds. Servir, placer les vêtements ou en changer l'emplacement demandent une solide résistance physique. C'est un appel constant à la mobilité, à des gestes vifs, expéditifs. Les premières années, je n'avais pas alors la quarantaine, j'y allais à fond. Maintenant, seul l'exercice physique me permet de tenir le rythme et de conserver l'humeur. C'est à Josée que je dois cette mise en forme. Ma solidité est redevable à sa détermination, mon maintien à sa persévérance.

Maintenant, elle a ouvert un studio. Un studio de pro, avec équipements sophistiqués, câbles, poulies et treillis... Et des miroirs, des miroirs et des miroirs. J'avoue que j'ai un peu de retenue quand je dois faire la sirène. C'est vrai qu'il n'y a pas d'Ulysse à l'horizon.

Les Noëls

Bien sûr, certains Noëls ont eu leur lot de geignards, de plaignards, de chialeurs : les centres de ski, les vendeurs de bottes d'hiver et de manteaux adaptés aux températures sibériennes. Mais, pour ma boutique, les Noëls 2006 et 2011 ont été une fête, de quoi satisfaire tous les espoirs marchands. Les pistes cyclables roulaient encore des rêves d'un automne éternel. Le début de la saison hivernale plagiait San Francisco. La neige brillait par son absence, le temps doux oscillant entre 3 et 12 degrés. À croire qu'il n'y aurait pas d'hiver. Il avait même fallu activer artificiellement l'esprit des fêtes en installant, fin novembre, deux magnifiques arbres illuminés. Composés d'un tronc d'arbre dans lequel on avait chevillé des branches de bouleaux, elles-mêmes ceinturées de lumières mates qui vibraient d'un timide rosé lilas, ils enchâssaient une vitrine exceptionnelle. Les chalands s'y brûlaient les yeux captivés par une vitrine animée de robes pailletées. L'impression d'être à Boston pour le défilé du nouvel an, ébahis des performances qui illuminent les vitrines au fur et à mesure que le défilé progresse.

Une fébrilité de ruche régnait dans la boutique. Bien sûr, les vendeurs de souffleuses râlaient, à bout de souffle. Il avait fallu attendre le 15 janvier pour recevoir quelque 20 centimètres de neige. Le bonheur ! Seules la fin janvier avec ses quinze jours de froids excessifs et les tempêtes de mars avaient réussi à purger cette impression qu'il n'y aurait pas d'hiver.

Les Noëls 2007 et 2010 allaient être tout autres. Un premier décembre glacial, suivi d'une première tempête de plus de 30 ou 40 centimètres, d’autres, quelque jours après, secousses improbables mais prévisibles. La ville deviendrait le lieu d'un immense safari, le royaume des 4x4 et des tractions intégrales. Pour le commun des véhicules, c'était l'enfer blanc. Le déneigement s'étiolait, les niveleuses engloutissaient tout véhicule qui ne ressemblait pas à une chenillette. Deux jours après la tempête, la petite rue Fleury était à peine déneigée, les rues avoisinantes ressemblaient à des routes de campagne et l'humeur des gens tenait d'un cocktail dangereux d'exaspération, de colère et d'impatience. Ces Noëls représentaient le désert marchand : attente, frustration, fatigue, chute du chiffre d'affaires. Ce temps perdu ne pourrait se reprendre dans le mois. Il annonçait des mois laborieux et difficiles. Bien sûr, il y avait des heureux : les propriétaires de centres de ski, les vendeurs de souffleuses, les déneigeurs... Mais on annonçait de la pluie…Le marchand, comme le cultivateur, a l'humeur cyclique.

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