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Le repos urbain : rue Saint-Laurent

Que de fois on m'a demandé d'aller à la campagne, de passer quelques jours au chalet, de voir un lac, une rivière, une montagne. J'ai la même aversion que Baudelaire pour la vraie nature, celle qui ne tient pas dans un pot. À cette exception que, moi, j'aime vraiment la mer, la plage et le soleil. Mes vacances sont urbaines, mes vrais voyages ont comme destination les grandes villes américaines et européennes. De guerre lasse, quand j'accepte l'exil à la campagne, on me voit arriver avec des sacs de revues de mode, de design, les cahiers des coteries de New York ou de San Francisco, les prospectus du Salon de Paris. C'est ainsi que j'ai pensé ma boutique. Une folle recherche, constante, fébrile, obsessionnelle. Je devais tout voir, je devais toucher, sentir les atmosphères, déconstruire les tendances, rêver les looks, les styles et les collections. On m'invitait rarement une seconde fois. On avait compris que les longues promenades en botte de pluie, les tours de bateau pleine vitesse et les joies du pédalo n'entraient pas dans mon top 10.

Le commerce m'a toujours fascinée. Une simple porte ouverte et on entre, sans invitation, dans un imaginaire qui tient du collage, du virtuel et du désir marchand. Jeune, je me levais, sortais de ma petite chambre et commençais mon tour du monde. La rue Saint-Laurent en était la clé. Je répondais en français aux Italiens, en arabe aux Anglais et en français aux Québécois : cette rue est tellement québécoise que jamais l'idée d'une Tour de Babel n'a surgi dans mon esprit. Quand un mariage soulevait l'église portugaise, je me mêlais au groupe. Plus tard, à Marbella, en Espagne, je prendrais des centaines de photos à la moindre célébration et on douterait que j'aie vraiment été en vacances.

Parfois, je commence mon trajet dans le quartier chinois, je me rends au centre communautaire, je fais surgir les images des quartiers asiatiques de Toronto, de Vancouver ou de San Francisco. J'entre dans des dizaines de petits commerces pour saisir, dans l'espace même, des façons d'être qui me bousculent et me stimulent. Être citoyen du monde constitue une illusion vivace. À défaut de l'être, on peut être citoyen des mondes dans lesquels on vit. J'ai toujours aimé ces contrastes, ces univers où l'on voyage léger, ces fragments de pays qui s'ouvrent subitement, ces musiques qui montrent la voie. Je ne crois pas que l'on puisse vraiment pénétrer des cultures aussi différentes de la nôtre, mais on y gagne à les côtoyer et à les entendre. Je n'ai jamais cherché à entrer dans l'intimité des maisons, des salons, des salles à manger. Ces espaces ne répandent pas l'odeur de ces commerces où l'on se sait attendu.

L'apprentissage du commerce fut long. L'argent ne signifiait strictement rien pour moi. Dans l'enseignement, je recevais un salaire et je le dépensais. Je participais à la vie de ma petite famille, la seule réalité tangible qui s'imposait à moi. La boutique relevait d'un autre ordre de réalité. Elle était un rêve. Je me promenais chaque semaine, le dimanche, dans la rue Fleury. Je regardais les vitrines. Je me disais qu'un jour j'ouvrirais une boutique. Quand, enfin, à près de 40 ans, je m'installai dans mon local, j'étais tellement heureuse que je flottais. Je volais, je ne dormais plus. Les gens croyaient que je buvais ou que je fumais tellement j'étais fébrile et enthousiaste. Progressivement, j'ai établi mes assises. J'ai dégagé ma vision.

Cependant, après trente années de labeur, je sais que le commerce ne peut se penser sans argent et sans rêves.

D’autres planètes

J’aime les paradoxes, mais je ne cherche pas à comprendre, comme Fermi, pourquoi aucune trace de civilisations extraterrestres n’a été trouvée. Je me contente de mes propres paradoxes. Par exemple, j’aime la rigueur, l’ordre et la clarté. Aimer dans le sens de goûter, d’apprécier, de reconnaître l’intérêt qu’on peut porter à ces dispositions. Par contre, elles ne me sont pas naturelles. Je n’essuie pas mes lunettes, j’ai l’air embrouillé, je fixe parfois et j’aime regarder de travers. Je suis brouillon, impatiente, lunatique et intempestive. Je me demande parfois de quelle planète je viens et à quelle vitesse j’ai parcouru la distance qui me sépare de mon point d’origine. Je saute d’un état à l’autre : hilare un instant, vindicative la minute d’après. Gonflée à bloc le matin, essoufflée, désorganisée et à bout de souffle l’après-midi à peine entamé. Quand l’inquiétude me gagne, je fais la planche, dans mon lit…Je fais le mort, j’attends que l’on me ressuscite, que l’on me dise : « Lève-toi et cours le marathon !» À la mort de mon père, je restais prostrée, statufiée. Je craignais qu’il se lève, inquisiteur, sommant ses trois filles de lui jurer qu’elles avaient bien fait ça. Peut-être que mon voyage interstellaire n’est pas terminé : j’ai peur de descendre en plein vol.

La magie

J'ai apprécié l'article, bien sûr, mais le titre surtout :
« Magique Farida ». Dans le Journal de Montréal, Monelle Saindon soulignait un trait de mon travail dont je suis particulièrement fière. Elle amorçait ainsi l'article : « Son prénom irait fort bien à une magicienne » ; elle rappelait ensuite un commentaire d'une collègue particulièrement bien habillée : « Je (la) complimentais sur sa tenue vestimentaire fougueusement stylée. »

(Elle) m'a lancé d'un air entendu : « C'est du Farida » Elle mettait en relief alors cet aspect de mon travail qui tenait essentiellement de la création : « Bien plus qu'à la marque de son vêtement, c'est à la boutiquière qu'elle attribuait le succès de son style.» J'irai plus loin. Toute ma vie, je me suis ingéniée à jouer avec les marques, à conjuguer les styles avec le but avoué de révéler la personne. Si Marie, Diane ou Louise est belle dans une tenue, c'est avant tout parce que c'est tout à fait elle. Faire disparaître les marques au profit de la personne, souligner son caractère, la révéler à elle-même, c'est ça la magie.

Ma photo dans le journal m'a fait plaisir, de même que les nombreux articles parus sur la boutique. Cependant, de toutes les photos, celle qui a su me transporter, m'éblouir, c'est la photo de mon père le lendemain de la fête de la Saint-Jean. Fuyant à ses risques et périls un Liban en pleine guerre civile, las de se nourrir de sardines, apeuré de s'être fait tirer par un sniper alors qu'il fumait sur sa galerie, il s'était retrouvé à Montréal, dans un charmant petit appartement que je lui avais loué près de l'Université, une grande fenêtre ouvrant sur l'immense jardin d'une communauté religieuse. Un mois après, il déménageait : « Moi, je ne peux pas vivre à la campagne comme ça. Ça me rend fou ! » Il s'était trouvé un très petit appartement dans un immeuble au coin de Berri et Cherrier dans lequel, en ouvrant la porte, il retrouvait l'agitation de Beyrouth. À peine arrivé, il avait appris le français en écoutant les émissions pour enfants, notant les mots et expressions pour se les faire expliquer lors de nos rencontres. Quand un ami de mon mari, qui avait vécu quelques années en Algérie dans le cadre de l'ACDI, lui avait dit quelques mots d'arabe, il avait rétorqué : « C'est tout ce que vous avez appris ? » Aussi, le voir assis sur une roche, un hot dog dans la main, sur la montagne, le jour de la Saint-Jean et que, par bonheur, cette photo se retrouve à la une de La Presse m'avait littéralement bouleversée. Son amour du Québec, ne s'est jamais démenti durant les quelque dix ans qui précédèrent sa mort à l'hôpital Notre-Dame.

♥ ♣ La mère et l’enfant

C’est l’heure. Le pas est franchi. Ils arrivent. Elle doit le laisser ; il doit la quitter. La responsable s’approche ; il s’agrippe à sa chaise. La mère le supplie des yeux : il regarde ailleurs. Elle lui dit des mots doux, tendrement. Il avale sa salive. Elle fait un pas vers lui ; il recule vers elle. Elle s’éloigne de la responsable ; il lui tourne le dos. Elle lui tend son mouchoir ; il le tortille des doigts. Elle réussit à le faire sourire, il refuse de la quitter. Elle verse quelques larmes, il la regarde. Un moment prostré, il lui remet son mouchoir. Elle lui rappelle l’heure : il n’entend rien, absent, il la fixe. Elle demande de l’aide. Il la supplie de rester. Elle s’avoue vaincue : il saisit son sac à main. Elle le reprend d’un geste brusque. Il lui arrache ses clés. Elle se renfrogne, lui tourne le dos. Lasse, elle lui tend la main, lui offre un câlin. Il se blottit dans ses bras, s’abandonne. Elle le berce. La porte s’ouvre : elle sursaute, il crie. Elle lui promet d’être là quand il se réveillera. Elle le jure. Il respire, s’apaise, se rassure. Elle lui sert la main, il parcourt du regard la grande salle. Elle ne bouge pas. Il fait quelques pas. Il grimace, tourne la tête pour la regarder. Buté, il se cabre, hoche la tête : est-elle sa mère ? Elle lui dit qu’elle l’aime. Elle sera là, avec lui ; il sera là, avec elle.

On demande souvent aux adultes de l’être. Les enfants, quelle que soit la situation, sont et seront des enfants quoiqu’on fasse. L’adulte et l’enfant savent que ce jour viendra, savent qu’il est venu. Ce jour où chaque seconde est un siècle, où l’on traverse le désert, où les évènements s’accomplissent, les émotions se vivent. Entrer dans la voiture comme dans le vide, regarder la couleur de chaque auto qui passe comme un daltonien le ferait, compter les bouts de lignes blanches qui défilent, compter les arbres, les maisons, hausser le volume, chercher la chanson qui apaise, ne plus se souvenir du titre, se rappeler du trajet, ne plus reconnaître les sorties, sortir au hasard, retourner sur la 20, tout en sueur, baisser les vitres, voir les années passer et repasser. Voir son enfant partout, le sentir là ; se troubler, ne plus rien ressentir. Espérer, croire. Respirer et expirer trente fois.

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