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Une autre génération

Comment nomme-t-on les générations ? Après les générations X, Y et Z, va-t-on recommencer à A comme pour les ouragans ? Chose certaine, je fais partie des baby-boomers. Bien que là où je suis née, en Palestine, c'est le baby-boom permanent, même dans la bande de Gaza.

La génération dont je veux parler est celle composée de jeunes filles nées avec le portable dans la main, le Black Berry dans la couche et l'Internet haute vitesse dans la poussette. Ces jeunes nagent dans une culture faite de mode, d'électro, de musique, de jeux vidéo et d'appareils informatiques. Elles ont un savoir-faire technique qui dépasse infiniment leur maturité émotive. Leur adolescence précoce semble vouloir se prolonger à l'infini : elles en jouent comme d'un jeu en ligne qui n'aurait pas de fin. Elles vont d'un continent à l'autre, leurs amis sont Américains, Asiatiques, Africains. Leurs amours sont androgynes, homo ou hétérosexuels. Même seules, elles sont en groupe. Elles cherchent d'un même souffle un chum à la mère de leur copine et le meilleur forfait pour le Chili ou Hawaï.

Depuis quelques années, les boutiques affichent : Vendeuse avec expérience demandée. Personnel qualifié recherché. Nous embauchons. Je n'ai pas eu ce problème. Il y a quelques années déjà, j'ai pris à l'essai la fille d'une de mes clientes, une jeune adolescente. Puis, une autre mère a demandé si sa fille pouvait aussi joindre mon équipe, puis une autre et une autre. J'ai maintenant une liste d'attente permanente. C'est dire la confiance que mes clientes me témoignent. C'est de cette façon que j'ai pris contact avec cette nouvelle génération.

Durant l'année, elles travaillent entre 10 et 15 heures, durant les vacances, elles prennent des vacances... Je les vois alors de façon intermittente, seul leur nombre me permet de combler les heures disponibles. Elles reviennent bronzées : voilier, moto marine, surf ont affirmé leur vitalité et leur résistance. Elles sont chargées d'histoires d'amour, de voyage, de rencontres. De les voir si vives, si intelligentes et dynamiques me suffit. Il n'y a guère de règles, mais il y a le travail. La principale difficulté est de trouver dans leur horaire une case qui le permet. Après l'école, elles enlèvent leur costume. Elles affichent un grand sourire et amorcent le rangement des vêtements ou l'étiquetage en racontant les menus événements du jour. Le soir, à la fermeture, chacune a sa signature. Je reconnais le travail de Clairanne à son côté minutieux, organisé, irréprochable. C'est l'œuvre d'une première de classe, volontaire et exigeante. Clairanne, c’est un chef de file, une meneuse. Sûre d'elle, exigeante, ambitieuse, toute dédiée à ses études, elle aurait pu se contenter des activités qu'elle menait à l'école comme responsable de classe. C'est sa mère qui tenait à l'initier tôt au travail. Cette dernière vient de Maniwaki. Elle vivait près d'une réserve dans une famille qui tenait un magasin général. Elle valorisait le respect, l'empathie et la responsabilisation sociale. D'une beauté et d'une intelligence remarquables, elle occupait, dans une firme comptable, un poste qui la vouait à une carrière internationale. Sa fille avait en gestation les qualités de sa mère. Un besoin de performer, une volonté de s'imposer mais la retenue de celle qui sait qu'elle doit en premier faire ses preuves.

Myrian est d'origine chinoise. Elle travaille avec attention et fébrilité. Elle aime être en groupe et converser. Une voix pleine d'intériorité, un peu chantante et véloce dans son débit. Elle ne travaille pas beaucoup d'heures. On la sent encore plus près du cocon familial que de la turbulence d'une jeune adulte. Il lui faut encore un peu de temps. Elle, accompagne le geste à la parole, dans les temps de silence, elle attend le moment propice pour raconter sa journée, elle est intense et distraite.

Camille, timide, est entrée avec Lucie, sa mère. Elle tenait fermement un petit chien barbu comme un bouc. Lucie cautionnait la démarche de Camille, et sa présence rassurait sa fille. Cependant, elle ne parla pas durant le temps de cet entretien. C'était la démarche de Camille, pas la sienne. Sa fille voulait travailler : « Vous comprenez, je dois m'occuper de mon chien : la nourriture, les vaccins, les rendez-vous chez le vétérinaire. » Je lui dis que je comprenais. Elle était un peu monoparentale. « Oui, comme. » Je pris ses coordonnées : tant d'abnégation ne peut que révéler une bonne âme.

Je les laisse à elles-mêmes tant elles aiment avoir intégré cette réalité incontournable du monde adulte, le travail. J'écoute pleine d'envie leurs histoires. Je suis leur groupie. Elles m'ont permis d'entrer avec légèreté dans ce XXIe siècle en sachant que j'étais de passage et que la relève était disponible, vive et enlevante.

Le mot se passant de mère à mère, je fus débordée de demandes. Elles venaient à la boutique, observaient les jeunes heureuses de travailler, habiles à communiquer, dextres et naturelles dans leurs mouvements. C'était là, certes, une bonne école pour leurs propres filles. Sous mon aile, elles savaient qu'elles intégreraient harmonieusement le monde du travail. Je les aurais toutes engagées, mais il fallait, en premier, épuiser la liste d'attente.

Mes jeunes vendeuses se connaissent toutes. Elles aiment travailler ensemble. Pour changer d'horaire, elles se laissent des notes précises avec points d'exclamation, cœurs et fleurs pour enjoliver la signature. Elles m'étonnent de plus en plus. J'aime leur dextérité dans la préparation des colis, leur aisance avec les clientes, la justesse de leurs remarques, la pertinence de leurs choix quand elles proposent des vêtements, leur enivrement à essayer leurs coups de cœur, leur gentillesse, leur sourire de bienvenue, leurs propos simples sans amertume. Je suis heureuse avec elles. Le mois avant leur bal, je dessinais leurs rêves, je complétais leurs scénarios, je les éloignais de la copie ou de l'effet de groupe, les poussais à la créativité, à l'unicité. Je trouvais prometteur leur avenir.

Clairanne et Myrian auront parcouru presque tout leur cursus scolaire avec moi : le secondaire, le collège et maintenant l’université. Je sais qu’elles partiront sous peu. Cette perte m’attriste déjà. Par contre, quand je revois le chemin parcouru je ne peux qu’apprécier cet accompagnement qui tient de l’accomplissement et du dépassement. Je les revois, au tout début, plier et classer les vêtements avec cette démarche saccadée et craintive des jeunes canes. Constamment autour de moi, toujours en action, le regard inquisiteur, la tête chercheuse, le geste bref : le résultat, un joyeux casse-tête. Le classement fantaisiste, la disposition aléatoire : tout pour semer l’esprit cartésien et l’amateur d’ordre. Malgré tout, je les attendais avec impatience et fébrilité tous les jeudis et vendredis soir. Leur enthousiasme et leur volonté de bien faire me réjouissaient. Leurs parents les accompagnaient jusqu’à la boutique et, à la fermeture, je les reconduisais à la maison : nous avions une garde partagée. Elles étaient de belles et braves gamines : bonnes à l’école, gentilles à la maison, responsables et ponctuelles au travail. Leurs fêtes adolescentes tenaient dans les cupcakes, les pizzas, les danses et les jeux. Elles participaient à tous les voyages scolaires : leur appétit de savoir et leur curiosité fuguaient avec elles. Une émulation constante, rarement une compétition ouverte : la première à obtenir le permis de conduire, la première avec le plus hot des amoureux, la première à New York, à Paris, à Hawaï…De toute façon la première partageait avec la seconde.

Je sais bien que, comme toutes les adolescentes, elles ont eu leur part de turbulence et d’excès, d’exultation et de questionnement. Clairanne a choisi la fête comme mode de régulation ; Myrian, l’amour exclusif. Parfois à l’amorce d’une journée, il faut à l’une quelques heures avant que la mise au foyer soit tout à fait précise ; parfois, l’autre reste songeuse et explore ses mondes parallèles. Myrian a connu ce burnout émotif des jeunes âmes : la rupture. Elle avait l’impression d’être une de ces boules de Noël que l’on retourne brusquement et qui fait s’abattre une averse de flocons. Son monde, renversé brusquement, devenait instable et flou. L’âme floconnait, l’avenir vacillait. Le tremblement de terre cessa et je retrouvai ma jeune Myrian qui tâchait pour ses études, l’aiguille vibrante de sa boussole émotive toujours captive du même pôle.

Enfin, leur travail est devenu de plus en plus précis, achevé, professionnel. Myrian, qui, au début, peinait lors de longs travaux, maintient, maintenant, un rythme soutenu, déploie tous les efforts que nécessite une boutique nickel. Clairanne range à la perfection, et avec goût, bijoux, foulards et ceintures. Elle a développé une mémoire visuelle qui lui permet de repérer avec célérité ce que nous cherchons désespérément dans le feu de l’action. Elles sont devenues les chouchoutes de l’équipe. Aimées pour leur travail, aimées pour elles-mêmes. Membres à part entière de l’équipe, elles méritent la place qu’elles occupent. Au cours des ans, j'ai eu des collaboratrices de premier plan, volontaires et déterminées, mais j'ai aussi eu mon lot de représentantes tout à trac des autres générations : tordues, narcissiques, surgelées, hypocondriaques et cyniques. Un peu de fraîcheur me ravit. Après 25 ans dans un petit local, il était temps que je retrouve le goût de tout recommencer. J’ai toujours souhaité que ma boutique soit un carrefour des générations et non un terminus de l’âge.

Elles partiront. Je pense parfois que je ne les reverrai plus. Pour se construire autrement, il faut parfois se déconstruire. Souvent engagé dans de nouvelles voies, on préfère se couper de celles déjà parcourues. La liberté à cet âge est souveraine, rebelle et absolue. On aime croire qu’on est l’enfant de soi même, sans influences, sans peurs ni lois.

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